Peut-on parler d’intersectionnalité dans le rap ? 

Peut-on parler d’intersectionnalité dans le rap ? 

Le rap est une culture et un courant musical où les stéréotypes vont bon train. Paroles violentes, misogynie, homophobie… Autant de tares qui pèsent sur le monde du rap depuis sa genèse comme s’il était la cause des disparités sociétales et politiques, restant imperméable aux luttes sociales qui traversent notre époque. Or, rabâcher ce discours encore aujourd’hui fait montre d’une déraisonnable ignorance vis-à-vis de cette culture, puisqu’il constitue à ce jour sûrement l’une des musiques les plus engagées et inclusives du paysage musical français. On a encore pu récemment l’entendre dans le podcast d’Elise Goldfarb et Julia Layani, où elles rappellent à Roméo Elvis que le rap “est un milieu quasiment exclusivement d’hommes” et qu’il encourage des comportements sexistes. Ne nions pas l’évidence que les paroles des morceaux de rap comportent très peu de fioritures, faisant naître des textes où, de la pensée à la feuille, le filtre de la bienséance n’est pas passé. Pourtant, entre les prises de position publiques, l’ascension des textes militants féministes, et la multiplication des ramifications de cette musique, on ne peut, premièrement, plus se permettre de parler du rap au singulier en mettant de ce fait tout le monde dans la triade « misogynie-banlieue-criminalité ». Deuxièmement, il est rétrograde de continuer à lui coller l’étiquette de “musique de voyous” systématiquement. L’usage de cette appellation ne fait que souligner l’ignorance de ceux qui l’utilisent. 

Néanmoins, le but de cet article n’est pas de remettre en question les réels actes commis par des rappeurs ou le fond problématique de certains textes. Seulement, il est inacceptable d’incendier la forêt à cause de quelques mauvaises herbes. 

Qu’est-ce que l’intersectionnalité ? 

Avant tout, il s’agit de définir le terme d’intersectionnalité. Il s’agit d’un concept issu des pensées féministes, né au début des années 90 et formulé pour la première fois en 1989 par la juriste Kimberlé Crenshaw. La notion évoque la fin de la hiérarchisation des luttes. En d’autres termes : La “trilogie classe, race, sexe” (termes sociologiques) se veut fédératrice et les formes d’oppressions sont reliées par un but commun : l’égalité. Certain.es penseur.euses le démontrent dans plusieurs ouvrages de l’époque, notamment ceux de bell hooks, qui développera le mouvement du black feminism dans le courant des années 60-70. Dans son livre De la marge au centre, publié en 1984, elle explique que le regard sur la société est densément plus objectif depuis la marge, que depuis le centre : “Être dans la marge, c’ est faire partie d’un tout, mais en dehors de l’élément principal. […] Nous concentrions notre attention aussi bien sur le centre que sur la marge. Nous comprenions les deux”. Pour faire court, lorsqu’on est une minorité de genre, racisée vivant dans un milieu précaire, les inégalités se valent et s’accumulent. L’intersectionnalité se veut alors être un endroit pour tous.tes, où se retrouver pour lutter contre toutes les inégalités, puisqu’elles viennent toutes du même endroit : le pouvoir patriarcal blanc. Alors, le monde du rap est-il ce lieu de regroupement ? Peut-on parler d’intersectionnalité dans le rap ? On le verra en trois temps : Sa genèse, ses problématiques, sa multiplicité. 

Le rap, une genèse de lutte(s) ? 

Le rap a toujours été une musique hybride dont les seuls codes sont ceux de s’affranchir des règles établies, d’aller toujours plus loin et chercher de la nouveauté : dans les sonorités, les flows, les inspirations, l’écriture… Depuis la disco et la funk des années 80, les pas de breakdance et quelques “pump it up” de MC’s, le rap a bien changé. Jusqu’aux textes engagés, des évolutions fulgurantes ont transformé le rap festif des années 80-90 en rap contestataire. Raisons sociales, influences médiatiques ou politiques, qu’importe. Le rap a été cantonné dans les banlieues et elles se sont chargées de le garder bien précieusement pour elles, comme un trésor de communication, un lieu où, enfin, la sphère publique peut entendre une parole invisibilisée. Que ce soient des classes sociales les plus basses, aux personnes racisées, jusqu’aux femmes (ces dernières restent, admettons-le, une minorité parmi les minorités dans ce domaine), chacun.e a trouvé dans le rap un moyen de faire entendre la vérité de leur quotidien. 

Des années 1990 à 2000, le rap est majoritairement “conscient” et associé à un propos politique engagé. A cette époque, être rappeur c’est faire consciemment le choix de parler depuis la marge et de rester marginalisé : l’horizon du style musical est encore incertain et c’est également s’inscrire dans la continuité d’un mouvement né dans les ghettos noirs américains, c’est accepter de n’avoir le soutien ni de la presse, ni de l’opinion publique voire même de la radio. En somme, devenir rappeur dans les années 1990 est une aventure incertaine. Selon Akhenaton pour Saveur Bitume, les deux rappeurs du groupe se prenaient pour “des journalistes du quartier”. Bien que leur pouvoir se limitait à cette unique révélation des problématiques de leur époque au sein de leur musique politique et située, ils continuaient à mettre en lumière une réalité qui restait dans l’ombre. Cette étude de terrain, on la retrouve aujourd’hui particulièrement dans la musique de Jul, qui fait du rap du quotidien. Par ailleurs, tout comme Emmanuelle Carinos le soulignait pour Radio France, il fait le portrait de ce qui l’entoure, comme une nature morte.

Le rap est-il une musique problématique ?  

Globalement, tous ceux qui écoutent du rap et qui gravitent autour de cette sphère s’accordent à dire que le rap n’est pas plus violent ni plus misogyne qu’un autre domaine, et que l’écriture de ses textes revient uniquement à être le reflet d’un dialogue quotidien, de ce qu’on entend, de ce qu’on voit. Si le rap peut paraître violent, c’est parce que la société l’est tout autant, voire beaucoup plus. En 2021, sur le titre Des mots crasseux de l’album Rimes Essentielles d’IAM, on entend Akhenaton dire : “L’époque est brutale alors j’fais d’la chanson violente / L’évidence est visible, leur bienveillance nuisible”. Si les textes dérangent, c’est parce qu’ils pointent du doigt tout un système de dissimulation des dysfonctionnements, en découvrant les plaies d’un passé républicain français qu’on nous apprend glorieux toute notre vie. Allant souvent à l’encontre de cette histoire des privilèges, le rap est vu comme une calomnie allant à l’encontre de l’amour patriotique dont devrait faire preuve chaque citoyen.ne. La pratique est encore aujourd’hui reléguée à une place marginale sur la scène musicale française. Les mots parfois injurieux et les propos violents utilisés dans certains textes sont alors soulignés puis jugés dans des tribunaux virtuels ou réels. Or, juger un art, une musique, pour son inconvenance et sa soi-disant incitation à la haine, ça ne se fait que dans le rap. 

Pourtant, il est facile de reprendre certains textes de la pop d’aujourd’hui et d’en relever les incohérences. Dans le titre Si bien du mal de Hervé par exemple, on peut entendre ce refrain : “On se fait si bien du mal […] Pourquoi tu t’fais la malle quand j’te veux du bien ?”. Sous de jolis airs entraînant et une douce mélodie, on en oublierait presque le fond qui fait l’apologie de relations toxiques et d’une domination homme/femme. Et cela, sans occulter ce que l’on pourrait retrouver dans bien d’autres genres musicaux où les artistes ont pris l’habitude de maquiller une vérité derrière de fausses histoires d’amour tout autant misogynes que quelques “sale pute” (qui restent problématiques, entendons-nous). Cela montre une chose : qu’importe le fond, le problème sera toujours ce que représente le rap et non ce qu’il est. 

Or, comme on vient de le voir, le rap n’est pas le problème. Avant de changer la manière dont parlent certains rappeurs, il est nécessaire de commencer par effectuer un changement profond dans toute l’organisation de la société en tant que hiérarchie binarisée. On ne peut pas changer la manière dont pensent et parlent les gens, sans changer radicalement la manière dont est pensée la société. Et cela, le rap l’a déjà bien compris sur une multitude d’autres sujets. 

“Eux” et “nous” l’histoire d’une opposition

Dans l’article Des manières critiques de faire du rap : Pratiques artistiques, pratiques politiques. Contribution à une sociologie de l’engagement des artistes, datant de 2013, Marie Sonnette utilise un corpus de textes de rap des années 90 aux années 2010. Elle relève une opposition récurrente entre un “eux” et un “nous”, mettant ainsi en scène un monde divisé, entre dominants et dominés. Chez les rappeurs, il s’agit principalement d’une domination postcoloniale, mais pas seulement. M.Sonnette traite aussi de domination des rapports de classe (notamment la domination des blancs qui détiennent le pouvoir économique et politique et qui sont à l’origine des discriminations et des inégalités). Cela lui permet de parler du concept d’intersectionnalité. Comme énoncé auparavant, ce concept est issu des pensées et mouvements féministes. Il permet donc de joindre les formes de dominations subies par un individu, et est défini par la philosophe Elsa Dorlin dans son ouvrage Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination comme étant : L’appréhension croisée ou imbriquée des rapports de pouvoir”. Alors, le “nous”, fréquemment utilisé dans les textes de rap, se rapporte à une conscience collective et renvoie à un sentiment d’appartenance au même monde : par le “nous”, les rappeurs se réapproprient leur puissance d’agir et empêchent à d’autres de le faire à leur place, dans une mouvance d’empowerment. Abd Al Malik dans le titre Eux, utilise cette opposition tout au long de son texte pour mettre en exergue le fossé entre le “eux” et le “nous”, en reprenant des thématiques actuelles comme le racisme ou les inégalités de classes :

“C’est qui eux ? / Ceux qui parlent encore de race ? / Qui te disent de te barrer de chez eux ? / Ou ceux qui veulent tout cramer parce qu’ils savent pas si, à la fin du mois, avec leurs gamins, ils auront de quoi bouffer ? / Mais eux ! […] Eux !”

Abd Al MalikEux

Un texte réflexif sur la manière dont sont créées les différences et sur leur instrumentalisation. L’interprétation de l’artiste y est pour beaucoup dans cette musique a cappella qui revient sur une histoire des minorités. Il termine le discours sur ce vers : “Eux, c’est nous”. Une ode au ralliement pour toutes et tous. 

La multiplicité des types de raps  

Dans le mot “intersectionnel”, on entend “intersection”, qui se définit comme un lieu de rencontre, un endroit où tout se croise. Aujourd’hui, le rap n’est plus seulement une musique contestataire et engagée, c’est un lieu culturel qui appelle à l’unité des diversités et à la convergence. Opposer le rap conscient à un rap gangsta, ou encore le rap commercial à un rap authentique et contestataire revient à créer une hiérarchie au sein d’une même pratique. Aussi, l’existence d’un rap qui se veut “conscient” présuppose que le reste du rap serait inconscient. Or, il est possible de douter du fait qu’un processus de création, quel qu’il soit, soit dénué de toute conscience. 

Le singulier employé pour définir le rap essentialise le mouvement et n’a dès lors plus lieu d’être aujourd’hui, tant les champs s’ouvrent et que les frontières deviennent floues. Comme dans tout courant artistique, des changements esthétiques, éthiques, sociaux ou encore politiques sont venus faire évoluer la musique. Le rap a su se renouveler, se modifier. Il s’érige de nos jours comme un des genres avec le plus de sous-catégories existantes, en gardant toujours un certain ADN qu’il serait compliqué de définir. Lorsque l’on parle de rap, on parle d’un mouvement artistique ni stable, ni homogène. Comme l’explique Karim Hammou pendant une conférence pour la société Louise Michel, le rap est un mouvement “qui se transforme au fil des acteurs qui s’en saisissent”. Enfin, il semblerait que toutes ces catégories de rap constituent les différents pôles d’un continuum où, selon Christian Béthune, “circulent les valeurs, les idées et les styles, où se débattent des normes esthétiques et éthiques”. Classer le rap en catégories n’a aucun fondement avéré. 

On a récemment pu assister à ce phénomène avec l’arrivée de la Plug music. Le rap a vu s’étendre une scène plus queer, plus ouverte qu’avant tant sur le contenu des textes, que sur la forme musicale. Récemment, on a pu entendre Youv Dee s’essayer au rock à la manière de Sum 41 et voir la techno s’imposer un peu partout sur les prods notamment avec Winnterzuko. Il est aussi redevenu un lieu de fête, un terrain de jeux pour tous ceux qui aiment l’hybridité des styles musicaux où de plus en plus, on sample des classiques, on fait intervenir des sonorités du monde entier dans des prods. Dans la New Wave actuelle, on retrouve presque autant de femmes que d’hommes : Babysolo33, Bouki, Li$on, Marsiane ou encore Timéa pour ne citer qu’elles. Il est également important de souligner que le rap est une des seules scènes à mettre en avant les travailleur.euses du sexe et ce, depuis presque ses débuts, notamment dans certains titres de Driver. Également, la chanteuse Joanna, par exemple, a publié le clip de Sur ton corps sur Pornhub avec le couple d’acteur.ices X LeoLulu. Cette liberté de parole amène un véritable effet d’empowerment qu’on retrouve particulièrement chez des artistes comme Tracy de Sá, qui parle ouvertement de sexualité et de son rapport au corps dans ses textes et ses réseaux ; ou encore chez Shay qui s’est construite un personnage de Jolie Garce complètement indomptable. En outre, le rap est, musicalement parlant, le genre le plus hybride et subversif qui soit aujourd’hui. 

Certains textes de rap sont problématiques. Ils sont injurieux, calomnieux, sexistes, homophobes… Mais ils restent le fruit de certaines personnes, ne définissant pas ce qu’est le très vaste monde du rap aujourd’hui. En cela, on comprend que le rap peut être une grille de lecture des inégalités et des oppressions souvent postcoloniales, raciales et sociétales. Ce “eux” définit celui d’en face, en opposition à toutes les caractéristiques qui ne font pas partie de ce “nous”. C’est-à-dire, tous ceux qui détiennent un pouvoir, qu’il soit économique ou politique, conformément aux propos écrits et utilisés par les rappeur.euses. In fine, utiliser le terme d’intersectionnalité dans le rap est une possibilité. Cependant, cela reviendrait à en faire une utilisation imparfaite et inégale, puisque le rap lui-même hiérarchise certaines oppressions. 

On peut cependant remarquer beaucoup de similitudes avec le milieu féministe intersectionnel à l’intérieur des textes de rap. Une majorité d’artistes font converger les luttes au sein de leurs écrits, sans pour autant être conscients de s’inscrire dans cette mouvance-là. Dénonciation des violences sexistes, raciales et classistes, le rap est un lieu de dénonciation mais pas que. C’est un mouvement qui fait valoir la mixité, et qui fait de la marge, une norme. Le rap est cet endroit de liberté où chacun peut s’arrêter pour un temps ou y passer son éternité. Qu’importe que les textes soient profonds ou festifs, le lieu d’écriture reste le même : l’endroit du rap est un lieu inclusif, où le politiquement correct n’est pas imposé. L’ampleur de cette culture s’explique par sa faculté à rallier un public hétérogène sous l’étendard d’un même “nous”. Alors utiliser le terme d’intersectionnalité pour définir la culture rap, peut-être pas. Mais il est employable à bien d’autres échelles, dans bien d’autres domaines de ce mouvement qui se veulent plus inclusifs que jamais.

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