Porte d’entrée vers… Jul

Il y a quelques semaines, Skyrock organisait un Planète rap un peu spécial puisque ce bon Fred Musa a décidé de faire un retour sur les meilleurs freestyles de Jul dans son émission. Ce qui permet de réentendre sur son poste radio (plus personne n’a ça) des moments d’anthologie comme le « Jul freestyle part. 10 », un nom banal pour 8’51 de rap pur à cœur ouvert comme Jul sait le faire.

Un passage qui avait mis beaucoup de monde de monde d’accord, comme Kalash Criminel, dans les studios ce jour-là et plus calme que d’habitude, à une époque où certains pensaient encore que Jul était un rappeur creux sous autotune (espérons qu’ils n’existent plus).

Cette semaine spéciale sur les ondes de Laurent Bouneau rappelle à quel point la carrière de Jul est dense. La sortie de 13 organisé, dont il est à l’origine, est l’occasion de parler de cinq sons moins connus de Jul – c’est relatif, ils ont tous évidemment le million de vues – et de toute façon il y a toujours une bonne occasion d’écrire sur lui. Cette sélection de morceaux, non exhaustive, peut être une entrée dans la discographie déjà plutôt bien fournie du Marseillais (23 projets). Avec Jul, tout le monde a une sélection de sons différente, cette liste est donc évidemment non exhaustive.

Henrico

Jul qui lâche des mots en espagnols ou aux consonnances latinos, c’est comme Cristiano qui fait les mèches : il est monstrueusement inarrêtable. Henrico démarre sur des airs de guitare sèche qui annoncent directement la couleur. Le clip, tourné à Los Angeles, met en scène un gangster latino, le fameux Henrico, avec tous les clichés que ça peut véhiculer : bandana, tatouage sur le coin de l’œil et cabriolet sans toit. Le son s’écoute bien mieux sans regarder la vidéo qui l’accompagne en vérité. Malgré toutes ses références West coast, Jul parle toujours la même langue, et invoque la clio dans laquelle il écrit : « J’ai pas changé je suis le même, je reste avec tous mes carnalito (traduisez par frère). » Ce mot n’est pas le seul hispanisant que le Marseillais utilise dans le son, puisqu’on y retrouve des Mamacita, des madre mia et mêmes des Despacito.

On est pourtant loin de Daddy Yankee et Luis Fonsi, toutes ses références vont parfaitement à Jul, comme un pull D et P. Plein d’énergie, l’Ovni a l’aisance de Zorro pour « big up tous [s]es voleurs qui font courir le sergent Garcia ». Un de ces morceaux où Jul est comparable à un volcan en fusion, sûr de son flow sans arrogance, il balance les phases pour parler de sa vie de quartier, de la difficulté de la combiner avec celle de famille. Il suit les rythmes de la guitare – dont il est sûrement lui-même à l’origine depuis son ordi – comme si c’était ses paroles qui venaient gratter les cordes.

Avec son appétence pour la culture hispanique, L’Ovni comme il demande à être surnommé dans Bwo, a invité Morad sur son dernier projet. « Vatos locos » permet au Barcelonais d’avoir une fenêtre de lumière dans l’hexagone. Jul joue là (pas facile à dire à l’oral) un rôle de mise en avant, de dénicheur de talent comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises, car même si Morad est une star de l’autre côté des Pyrénées, il reste relativement méconnu ici. Le rappeur qui a déjà fait Platine s’inscrit totalement dans l’univers du fondateur du label D’Or et de Platine. Des longs couplets de kickage, des rythmes rapides et des passages chantés du type « lélélélélé », qui rappelle les « lalalala » que peut proposer Jul sur Henrico par exemple. Le morceau M.D.L.R de Morad est le plus significatif de cette ressemblance entre les deux artistes. Ce qui laisse entrevoir d’autres collaborations.

Loin du ghetto

Jul a entamé l’année 2019 par ce morceau surprise, selon nous un des meilleurs de sa discographie. C’est la quintessence du cocktail d’émotion dont seul Jul connaît la recette. On peut tenter, bien sûr, de la deviner, comme si on goutait un verre dont on ne connaissait pas toute la composition, mais il manquera toujours cet ingrédient secret. On peut en tout cas affirmer que le J (toujours dans Bwo), sur Loin du ghetto, envoie de la mélancolie sur un rythme des plus ambiançant. Dès le début, il annonce qu’il va mal, comme il l’a déjà fait, évoque les trahisons dont il semble avoir été plusieurs fois victime. 

(Attention, spoil The Wire!) En ce sens, Jul fait penser à Wallace, personnage interprété par Michael B. Jordan dans The Wire, meilleure série de l’histoire (toujours selon l’auteur de ces lignes). Le jeune aux dreadlocks de Baltimore apprend à ses dépends que parfois l’amitié “n’est qu’une vaste blague, comme disait Guizmo par rapport à L’entourage (décidément le rappeur de Y & W revient souvent quand il s’agit de Jul). Wallace se fait descendre par un de ses meilleurs amis, Bodie, car il a parlé à la police. La série est faite sans une once de manichéisme, pas de méchant ni de gentils, juste des gens qui vont dans le sens de leurs intérêts. La vie telle que la décrit souvent Jul.

L’ancien de Liga One sait qu’il n’est pas exempt de tout reproche : « Pas parfait j’ai des défauts », mais a bien une qualité qu’il démontre là, sa franchise. Aux lâches, il leur oppose son humilité et son authenticité. Ce sont des mots qui peuvent paraître bateau mais concernant Jul ils ont lieu d’être. Son interprétation suit les mots, puisqu’il envoie des phases comme celle-ci : « Grand cœur comme Coluche, moi je supporte par les lâches », de sa voix à la limite de la rupture, dans les aigus. Un cri du coeur qui laisse entrevoir les efforts qu’il doit produire pour se livrer autant

T’es pas le seul (feat. Kamikaze)

Jul s’est attaché toute sa carrière à raconter sa vie et ses galères, ce qui peut permettre à ceux qui partagent les mêmes déboires que lui de relativiser. Ce son en est le summum puisque, comme l’indique le titre, il rappelle à l’auditeur que d’autres que lui connaissent les difficultés qu’il peut traverser. Kamikaz l’épaule parfaitement dans cette tâche. Parfois, on peut reprocher à la Lettre (encore dans Bwo) de partir dans beaucoup de directions mais là le thème est simple, et lui et son invité s’y tiennent rigoureusement.

« Si t’as des choses à dire, dis-les poto t’es pas le seul. » Cette phrase de Kamikaz résume bien l’état d’esprit des deux artistes qui balancent ce qu’ils ont sur le cœur, certains de trouver des échos. Un mantra de vie, la communication peut résoudre beaucoup de choses et Jul ne dira pas le contraire. Sur ce son, il est à un tel niveau d’humanité qu’il en devient presque religieux : « Aide ton prochain et le ciel t’aidera. » Le véritable apôtre de sa team. Dont la grande messe devrait avoir lieu le 26 juin prochain au Vélodrome, si dieu le veut (et le covid).

Comme les gens d’ici

Jul est le fils de Brassens. Le paragraphe pourrait s’arrêter là. La comparaison ne vaut pas uniquement pour l’instru à base de guitare. Il a son côté enfant du sud, pas de Sète comme le Moustachu mais de Marseille, à quelques centaines de kilomètres plus loin. Sans dresser un portait implicite, Jul décrit les gens de chez lui, qui « n’aiment pas les traitres ». Le reste du morceau se détache de cette thématique mais l’image suffit presque à cerner ces gens qu’il décrit, droits, « fiers et dignes » comme se décrivait Guizmo dans « C’est tout », un autre adepte du zéro limite pour se dévoiler.

Jul cultive la franchise, jusqu’à ignorer l’ironie, qui ne peut le toucher selon ses dires. Jul raconte la vie de chez lui, et on peut très bien imaginer qu’avec quelques années de plus, il aurait pu être un des personnages du film Comme un aimant (2000) d’Akhenaton et Kamel Saleh. Le film raconte la vie de jeunes d’un autre quartier que celui de Jul, qui vient de Saint-Jean-du-Désert. La bande, dont l’un d’eux est Akhenaton lui-même, galère entre débrouille, embrouilles et soucis de familles, ce qui pourrait aussi être le résumé de la discographie de Jul. 

Le son Comme les gens d’ici va de pairs avec Je ne veux pas partir, où le Marseillais clame là aussi l’amour de son quartier, avec tous les souvenirs qu’il l’accompagne. Il n’en fait pas pour autant une description idyllique. Le documentaire de Philippe Pujol, « Péril sur la vie », dans le quartier Saint-Mauront, permet de bien comprendre la misère et le niveau total de délaissement qui peut s’abattre sur certains quartiers marseillais.

Petit frère 

Comme pour les mots en espagnols, quand des notes de guitare sont présentes sur un morceau de Jul, il est souvent réussi. Issu d’Inspi d’ailleurs (2018), un des albums les mieux cadrés et réalisés de Jul, ce morceau est une lettre ouverte à son frère. Quand le rappeur d’or et de platine se livre, la mélancolie prédomine toujours. C’est encore le cas. Il regarde en arrière, revoit son frère dans son lit superposé qu’il n’occupe plus car il est en prison. La vie les a séparés car ils ont grandi. Ce morceau rappelle le couplet de Limsa dans Avec moi, dans lequel il dit qu’il profite de son frère « avant qu’il aille au trou ».

Jul tient à rappeler que l’éloignement ne change rien pour lui, que son frère reste la personne sur qui il compte le plus. Dur de douter de l’amour qu’il lui porte. Celui qui s’appelait Juliano auparavant souligne souvent les bassesses et les fragilités de l’amitié. La famille reste pour lui l’élément le plus stable sur lequel s’appuyer. La voix chevrotante, on sent qu’il peut lâcher une larme à tout moment lorsqu’il se souvient des embrouilles le matin pour décider s’ils joueraient à Fifa ou GTA. Qu’importe le jeu, Jul est prêt à partager sa manette avec son frère. Ce morceau s’adresse à tous ceux qui ont vu des liens familiaux s’amenuiser inexorablement avec le temps. 


Jul est un de ces écorchés vifs qui a trouvé un moyen d’expulser ce qui se joue au fond de son coeur. Tel Alain Demaria, un jeune de Marseille, auquel Canal + a consacré un documentaire. Lui ne rappe pas mais plonge des falaises phocéennes, la tête la première. Il joue d’ailleurs dans le film Corniche Kennedy, disponible sur Netflix, mais moins plaisant à voir que le docu. Alain noie ses soucis dans le shit et frôle souvent l’incarcération. Pour se sentir vivant, il saute, le poing vers la Méditerranée. Comme Jul lorsqu’il se lance dans une instru. 

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