L’Horrorcore, la réalité d’une fiction

L’Horrorcore, la réalité d’une fiction

Après une soirée bercée aux sons d’artistes emblématiques de la scène de Memphis (dont surtout la Three 6 Mafia), je me suis interrogé sur le présent de l’horrorcore. Ce genre musical est né durant les années 80 dans la seconde plus grande ville du Tennessee, très connue pour être l’un des berceaux du blues, particulièrement à Beale Street où les chanceux ont pu y voir jouer B.B. King (s/o B.B Jacques), ou encore Big Mama Thornton. Mais restons-en au genre musical qu’on aime tant ; le rap. La force de cet art est sa constante évolution. Depuis son apparition, les artistes n’ont fait qu’innover pour ouvrir à chaque fois d’autres portes qui menaient cette musique vers d’autres palettes de couleurs. Dès le début du hip hop donc, des outsiders ont voulu partager leur vision, parfois à des années-lumière de la proposition de l’époque “Peace, Love, Unity & Having Fun”. 

En tentant de remonter au premier élément marquant la création de ce style musical, on trouve que l’appellation a été dénichée très facilement par le cofondateur de Def Jam, Russell Simmons, en fusionnant “hardcore” avec “horror”. Et c’est vraisemblablement Adventures Of Super Rhyme dans lequel Jimmy Spicer décrit sa rencontre fictive avec le comte Dracula. Quelques années plus tard, en 1988, deux morceaux marquent réellement la naissance du genre. Tout d’abord, les Geto Boys sortent Assassins, qui est au carrefour du gangsta rap et du film d’horreur, entre paroles morbides et flow à la N.W.A. Dans des sphères plus commerciales, c’est au tour de Will Smith et son acolyte Jazzy Jeff de s’inspirer des films d’horreurs des années 80 en imaginant une rencontre avec Freddy Krueger (protagoniste de A Nightmare on Elm Street) transformé en A Nightmare on My Street qui a atteint la quinzième place du Hot 100 mais qui leur a valu un procès avec les détenteurs des copyrights de la franchise aux griffes nocturnes. Dans l’Hexagone, quelques artistes s’y sont essayés comme Alkpote, Ärsenik, Vald, VII ou encore Anfalsh mais ce style n’a pas totalement su trouver son public.

A.O.C : Appellation d’Origine Cauchemardesque 

Assez d’histoires pour le moment, passons à ce qui nous intéresse vraiment : la musique. Qu’est-ce qui caractérise musicalement l’horrorcore ? Des paroles gores ? Des ambiances tout droit sorties de Chucky ? Des ad-libs aux sonorités de coups de lame ? En soi, chacun de ces éléments pourrait suffire pour estampiller le label horrorcore. Contrairement à des sous-genres bien définis comme la trap ou le boom-bap, que l’on identifie souvent dès les premières mesures, l’horrorcore n’a pas de réel cahier des charges. Cependant, les paroles horrifiques apparaissent comme une condition sine qua non pour appartenir à ce style.

J’mutile les MCs pour absurdité & je vends les organes sur eBay 
Viens dans mon atelier, je t’opère sur la civière
Et si tu crèves sale, j’ai une cave en guise de cimetière ! 

Lacrim ft Brasco Je danse 

Entre pulsions sanguinaires, prémices de cannibalisme et folie viscérale, le tableau gore et terrifiant dépeint par Brasco nous emmène dans un univers cauchemardesque. Accompagné de l’instrumentale de Jay MoneyBeat à l’atmosphère pesante et aux vocalises inquiétantes qui ajoutent de la profondeur à ce sentiment de malaise. 

Style un tantinet boudé d’ailleurs puisque la majorité des artistes que l’on place dans cette catégorie refusent leur affiliation à l’horrorcore. Chose assez rare dans l’industrie musicale, aucun artiste n’a revendiqué être le créateur de ce sous-genre alors que généralement, les précurseurs s’empressent de “déposer brevet” sur leur innovation. Cela peut être dû au côté un peu cartoonesque de l’appellation, mais également au fait que les titres d’horrorcore sont emplis de différentes influences, surtout au niveau des sonorités (metal, hardrock, phonk etc) et qu’il serait donc dommage de promouvoir leur musique seulement sous le prisme de l’horrorcore.

Son héritage : Le baume d’une génération épouvantée

C’est notamment pour cette raison que ce sous-genre rap est tombé aux oubliettes quelque temps malgré les succès d’estime et commerciaux de la Three 6 Mafia, de Gravediggaz, d’Eminem ou encore de DMX. Pourtant, leur héritage reste bien présent et a permis à leurs contemporains comme Tyler The Creator, Flatbush Zombies, JPEGMAFIA de s’en inspirer et d’intégrer des éléments horrorcore à leurs morceaux. Un héritage fort donc, qui influencera également des artistes de la vague trap-metal comme $uicideboy$ (qui d’ailleurs ont exprimé leur refus d’appartenance à l’horrorcore via leur titre STOP CALLING US HORROCORE), Ghostemane ou encore City Morgue. On peut donc se demander si cette dernière n’est pas la suite logique de l’horrorcore, le “nu-horrorcore”. Effectivement, les artistes de cette scène ont des textes morbides, une esthétique souvent poussée à l’excès ainsi qu’une énergie que l’on retrouve dans le death metal ou le hardcore punk. Quelques ajustements sonores par rapport à l’horrorcore originel mais le fond reste présent et avec plus de ferveur. Le pont entre ces deux univers paraît maintenant logique : visuellement par exemple, on peut désormais confondre une pochette de rap avec une cover de Korn, chose qui était quasi-impossible au début du siècle. 

Outre une esthétique commune, il y a énormément de similarités sur le plan sociologique. Les thèmes qui sont principalement abordés tournent autour du mal-être, du sentiment d’être à part dans une société conformiste voire de la fuite du monde réel par la prise de substances. Mais tout cela avec l’intensité du phrasé propre à l’horrorcore. 

They figure me a dead motherfucker
But I’m just a motherfucker that want to be dead

$UICIDEBOY$ – Kill Yourself (Part III)

Tout comme l’emo-rap, énormément d’adolescents se sont identifiés aux acteurs de cette scène. Dans leur quête identitaire, beaucoup y voyaient un moyen d’extérioriser leurs doutes. L’imagerie, ainsi que tout le spectre culturel qui accompagne la musique, ont également joué un rôle majeur. Clips tournés dans des skateparks, ingestion de tout ce qui peut les transcender, AMV (Animated Music Videos, montage d’extraits d’animés en fond d’une piste sonore), références pop-culture similaires, les artistes représentent une version extrême de ce que pourrait être le public, s’il devait/pouvait s’exprimer 100% librement. A cause de cette même imagerie ou des thèmes abordés, le trap-metal ne connaît pas d’énorme succès commercial, on ne trouve pas vraiment ce genre de musique sur les ondes. Il y a donc toujours un aspect underground qui plaît aux initiés qui se l’approprient encore davantage, ce qui génère des comportements extrêmes, les fanbases de SCARLXRD, Pouya et autres étant généralement très fortes et engagées. 

Même si l’horrorcore n’a pas eu tout le succès qu’il méritait, il a eu un impact loin d’être négligeable puisqu’il a influencé toute une génération d’artistes qui ont ouvert une nouvelle dimension au rap, avec une plus grande aura et une meilleure visibilité. Il ne faut pas pour autant en parler au passé, ce style musical n’est pas mort, l’une des dernières sorties grand public étant le remix de I Got 5 On It de Luniz pour le film Us de Jordan Peele


Attendons de voir comment cette vague évoluera et si l’écume de l’horrorcore perdurera dans le paysage musical futur. N’hésitez pas à creuser plus profondément dans les abîmes de ce genre musical et surtout, sortez les popcorns, éteignez la lumière et mettez-vous dans l’ambiance de votre film d’horreur préféré.

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