B.B. Jacques, au cœur de ses pulsions

Aujourd’hui est sorti Poésie d’une pulsion, le nouvel album du rappeur B.B. Jacques. Il s’agit là d’une des belles surprises de ce début d’année, bien qu’attendue pour celles et ceux qui suivaient déjà. 2021 avait été une belle année pour l’artiste avec de nombreuses sorties, dont le très bon Boom Boom et son clip paru en septembre dernier. Lorsqu’on le voit évoluer de loin, on perçoit tout de même ce qui séduit le plus chez cet artiste, son écriture. Le nom de cet album n’est donc pas un hasard, on ressent une recherche, un travail tout particulier autour de ses mots. Néanmoins ce n’est pas uniquement sur ce point qu’il est intéressant de se pencher à l’écoute de cet album, tout ce qui entoure sa plume nourrit profondément ses écrits et suit une logique musicale et de cohérence finement pensée.


Musicalement, il bénéficie de l’apport de producteurs qui rendent sa musique plus chaleureuse. L’écriture reste souvent très froide, mais l’enveloppe organique des instrumentales utilisées vient ajouter du poids à la proposition. Par ailleurs, au regard de ce qui peut être dit sur celle-ci, nous pourrions nous attendre à une œuvre très axée sur le fond et délaissant la forme, le parti pris ne serait pas dénué de sens. C’est une agréable surprise à l’écoute de l’album, l’expérience auditeur est la plus complète possible en considérant l’univers de l’artiste. Il parvient à faire le lien de façon cohérente entre d’une part ce qu’il a à dire et la façon qu’il a de s’exprimer et d’autre part le choix des productions. L’exemple idéal selon moi est probablement le titre Dystopia, l’instrumentale vient instaurer une atmosphère sinistre, obscure, elle permet à B.B. Jacques de poser son texte de façon assez rapide alors que chaque écho de la 808 happe l’auditeur au cœur de l’univers dystopique que le rappeur nous dépeint. C’est un titre finement pensé, dans les intonations comme dans le propos, une belle cohérence semble se dessiner et ajoute à la sincérité brute et sans artifices au sein de laquelle nous invite l’artiste.

Passé relativement à côté de ce qu’il a pu proposer l’an passé, j’ai cherché à découvrir davantage l’artiste, force est de constater qu’il jouit d’une image bien pensée et solidement bâtie, j’ai cherché à comprendre ce que le public pouvait tant aimer chez lui. Je me suis alors surpris à davantage me pencher sur les remarques plus négatives autour de sa musique, il en ressort le sentiment d’une proposition qui peine à évoluer. Je peux en effet comprendre que ce côté « redondant » puisse être un facteur gênant, en revanche je ne suis pas d’accord avec ce point. A l’écoute de Poésie d’une pulsion, dans la démarche les similitudes entre certains titres existent bel et bien, mais elles soulignent davantage sa volonté de mettre en avant des histoires, des moments de vie distincts. En soi, Dystopia ou encore Carte Postale constituent d’une certaine manière ce que l’on peut retrouver dans le fond au sein de son œuvre, mais il parvient à adapter ce qu’il livre à l’auditeur dans l’intensité ou encore dans le timbre de voix adopté. Il y a une certaine justesse qu’il parvient à atteindre selon les titres et ce qu’ils souhaitent véhiculer, cela se joue souvent sur des détails qui viennent enrichir et complexifier son univers.

C’est pourtant le risque, à parler de soi à ce point, perdre l’auditeur au fil de son écoute est un écueil dans lequel il est facile de tomber. En revanche, il désamorce ce risque sans pour autant dénaturer son écriture mais en faisant évoluer les paysages par lesquels il passe tout au long du projet. L’aspect brutal de l’ouverture vient à s’atténuer peu à peu, laissant apparaître de plus belle les failles qu’il accepte de partager avec nous. Fort heureusement, cette évolution n’est pas linéaire pour autant, le dixième titre, Caviar, est potentiellement le plus percutant et vient briser l’équilibre qui s’installait peu à peu. Le poids des instruments sur lesquels il pose sa voix transmet un sentiment de grandeur et de désordre, l’écrin idéal pour un texte sur lequel il semble s’en prendre à tout le monde, sur lequel il se montre bien plus incisif. Pour autant, il en découle tout de même une certaine direction suivie tout au long de l’écoute de l’album. Ainsi, alors que Lâché de Colombes se veut être une introduction percutante et tournée vers l’autre, soulignée notamment par la présence de voix en chœur, à l’inverse, la conclusion du projet est bien plus intimiste ; on se penche sur lui plus que jamais.

J’vais en dire un peu plus sans en dire trop
La poésie d’une pulsion à l’étage d’un bistrot

B.B. Jacques – Mégot sur trottoir

Si depuis 2-3 années des néo experts en mix se veulent plus nombreux, souvent sur des éléments imperceptibles pour le commun des mortels, ce dernier titre amène de belles idées audibles à ce niveau. Par le phrasé, Sky on the Rocks surprend, on oublie toute tentative de se placer de façon juste, il vient se livrer de manière plus détachée, sans réellement répondre à quelconque logique rythmique. Au final, il s’agirait presque d’un morceau sur lequel il parle simplement. Il segmente son texte, marque des temps de pause, parfois même au sein d’une phrase. Il se débarrasse peu à peu de toutes formes d’artifices, demandant par la même occasion à l’ingé d’arrêter l’auto-tune pour laisser sa voix nue, parsemant le titre de quelques bruits de bouche ou bien même de respiration. Se trouvant « seul, avec 20 consonnes et 6 voyelles », on termine l’écoute du projet en assistant à la poétisation de sa pulsion d’écriture.

Le nom du projet n’est pas anodin, Daniel Lagache, psychiatre et psychanalyste français, disait de la pulsion au sein de la conception freudienne qu’elle est une poussée d’énergie, une poussée motrice amenant l’organisme vers un but. L’objet pulsionnel, ici l’écriture, ramène à la création mais aussi à ce qu’on appelle en psychanalyse la sublimation. De plus, selon Freud, la pulsion a nécessairement un but purement sexuel. Cette sublimation est ce qui permet à l’individu de faire dévier la visée sexuelle de la pulsion vers un assouvissement à travers la création artistique, culturelle. On comprend bien que c’est de ça dont il s’agit avec B.B. Jacques, pour peu que l’on soit sensible à la psychanalyse. Par ailleurs, le lien qu’il entretient avec les rapports charnels, particulièrement récurrent dans cet album, sert la plupart du temps à imager une vision. Dans Aloha, il rapporte par exemple que ce sont les femmes qui lui « réclament du sexe ». Par la posture adoptée, il instaure une barrière entre lui, ses pulsions et toute forme d’attachement dont il serait dépendant et qu’il ne pourrait maîtriser. Devenant alors « un loup », il appuie ce rapport à la maîtrise de lui-même, s’assimilant à la noblesse véhiculée par cet animal, en opposition à « la chienne » à laquelle il s’adresse. Un rapport de domination s’installe, à l’image de sa musique et de ses inspirations qu’il a fini par dompter et rendre poétiques, au-delà même du rapport instinctif qu’il entretient avec.

On esthétise le mal-être chez nous

B.B. Jacques – Aloha

Dans ce rapport au pulsionnel, j’y trouve du sens. Pour celles et ceux qui ont pu se procurer le premier volume de notre magazine papier, Osmose, j’évoquais le rapport entre pulsion de vie et pulsion de mort au sein de la musique de Nessbeal. C’était par ailleurs un plaisir de saisir la référence à ce dernier sur le titre Mégot sur trottoir. Là où je souhaite en venir c’est qu’ici encore, ces pulsions sont parfaitement représentées, le champ lexical de la destruction, du deuil, de la chute se retrouve continuellement employé par B.B. Jacques, alors même que par la création artistique, le rappeur se veut fondamentalement au cœur d’une pulsion de vie dévorante. Plus fort encore, la poétisation qu’il cherche à représenter vient nourrir des émotions, des affects qui rendent sa musique plus esthétique et visuelle.

Ce qui ressort d’un tel projet, c’est finalement la simplicité de B.B. Jacques, il y a bel et bien quelques tournures de phrases plus complexes mais globalement le ressenti que j’ai à l’écoute de cet album est celui d’une maîtrise de la synthèse de ses idées. On l’a évoqué plus haut mais sans l’angle psychanalytique la pulsion renvoie à quelque chose d’assez peu contrôlable. Le sentiment d’un débordement des envies est véhiculé autour de ce terme, et finalement dans ce qu’évoque l’artiste au fil de ces 11 titres, il y a une esthétique de la pulsion et de l’impassibilité qui se dessine. Cette façon de nous convier au sein de ses tiraillements, de ses aspirations avec une nonchalance relative peut parfois être déroutante mais elle amène une certaine neutralité qui a tout pour séduire. Cette placidité récurrente traduit une grande sincérité dans ce qu’il nous confie et décuple l’impact des phases où il se confie davantage. Jamais larmoyant, jamais dans l’excès, autrement que lorsqu’il s’exprime de manière hargneuse comme sur Opium. Au final, Poésie d’une pulsion nous présente un artiste flegmatique mais non sans nuances, discrètes certes mais qui rendent l’album encore plus riche à chaque nouvelle écoute.

Poésie de la douleur pour les exclus | Rap & Psycho

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