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Isha : L’augmentation

Ayant grandi accompagné de MTV tout en rêvant de frigo américain, Isha est un artiste sincère et touchant, de part ses écrits et sa manière d’être. Rappeur belge installé depuis maintenant plus d’une dizaine d’années, il est celui qui a toujours cru au talent musical de son pays. Cet espoir l’a en partie guidé dans son périple musical, et après un revirement de nom de scène, passant de Psmaker à Isha (son vrai nom) voici un MC dans une nouvelle forme, prêt à s’imposer comme un des meilleurs de sa génération.

Au fil de sa trilogie La Vie Augmente, on se rend compte que le portrait qu’il dresse de lui-même est en constante évolution. L’écriture a toujours été quelque chose de thérapeutique pour lui. D’abord sous l’emprise de l’alcool, il réussira à s’en défaire après avoir bataillé. Le fait d’être confronté à des témoignages sur ce sujet lui a permis de ralentir drastiquement sa consommation de bières et liqueurs. On notera également qu’au travers de ses récits, il essaiera à son tour d’inciter certaines personnes qui peuvent se trouver touchées par ce fait à, eux aussi, réduire leur consommation. De cela en ressortira son premier disque, lui permettant une ouverture à un public un peu moins niché, puisque ses précédents projets n’avaient pas toujours trouvé leur cible, j’ai nommé : La Vie Augmente vol. 1.

Au détour de textes forts et bruts, il arrive à transmettre des images très marquantes comme sait par exemple le faire Orelsan ; en seulement quelques mots. Son processus d’écriture, c’est d’agir en ermite. Il a besoin d’être seul, de prendre son temps sans se focaliser forcément uniquement sur cette action. Il rédige à l’instinct, sans repasser des milliers de fois dessus. Dans le premier morceau qui ouvre ce disque, on parcourt la vie d’Isha au travers de trois couplets. Une bonne porte d’entrée pour découvrir le bonhomme. S’en suivront des morceaux démontrant la maîtrise technique de cet écrivain talentueux qui ne cesse d’exprimer ses pensées, soignant ses plaies par ce biais. Il abordera les notions de famille,et plus particulièrement dans son cas, celle de seconde famille (son entourage amical) et de lien paternel. Il y est aussi question de ses addictions, de racisme et de bien d’autres sujets.

Vient le volume 2, qui marquera un tournant pour sa carrière. Il commence à être de plus en plus reconnu comme un artiste majeur de sa scène et non plus uniquement par ses pairs. Il nous livre des morceaux forts, comme Mpm2 où il aborde un sujet sensible : celui du décès de son père. Pour lui, il s’agissait d’un « savant fou » et ce de manière positive. Ce spécialiste de l’histoire du Congo qui était également théologien est une grande figure dans son domaine, Isha étant un peu comme son reflet dans son milieu. Il se retrouvera attristé de n’avoir pas eu le temps de pouvoir mieux connaître son père et ce pour de multiples raisons qu’il aborde dans ses textes. Avec beaucoup de sensibilité, il nous offre ici une chanson des plus pures. Cet hommage, touchant et poignant ressort à côté d’autres tracks comme La Maladie Mangeuse De Chair et Tosma en featuring avec Caballero et JeanJass qui, dans un tout autre registre, sonne bien et est ultra efficace. Morceau plus dansant, plus léger, il est peut être un de ses titres les plus accessibles tout en ne lésinant pas sur la qualité textuelle.

Le contraste des morceaux qui s’enchaînent sur cet EP peut être déroutant à la première écoute, et pourtant, il est révélateur d’un univers riche, maîtrisant pleinement son art. Il se définit lui-même comme un enfant de la mélodie, et on le ressent bien. Les sonorités sont maniées avec une grande habileté, les compositions se distinguent par leur profondeur. En diversifiant les producteurs sur ses projets (il essaye en general d’avoir un morceau par producteur), cela permet d’avoir des sonorités larges et diversifiées, offrant une palette de mélodies et de patterns qui se distinguent, permettant d’avoir des instrumentales riches. Également, des collaborations qui fonctionnent viennent donner un peu plus de poids à ce projet, avec notamment Caballero & JeanJass ainsi que Zwangere Guy et Makala qui ont pu contribuer à donner une certaine ampleur au projet, ajoutant une vraie valeur par leur présence et leurs textes affûtés.

Isha, est un nouveau poète, qui transformera l’essai sur LVA3

Dernier projet en date de l’artiste, La Vie Augmente 3 est son projet le plus abouti à l’heure actuelle. Invitant PLK, Sofiane Pamart, Dinos ou encore Green Montana, il se livre à de nombreuses reprises à l’exercice de partager une prod à plusieurs. Le résultat est positif, sans équivoque. Ils arrivent à rentrer dans son univers sans dénaturer ce qui fait leur essence. Chaque son peut toucher un auditeur avec un parcours différent et des envies qui varient.

Pour ce qui est de l’ensemble du projet et de sa cohérence, il excelle en tout point et livre une des oeuvres des plus fortes de ce début d’année. L’enchaînement des tracks Les magiciens et Magma est un des points culminants de l’EP. La 4ème track de l’EP traite des Colons qui ont pu s’en prendre au territoire congolais et à leurs habitants. Un morceau fort, poignant, où il arrive à trouver les mots pour nous faire comprendre la dureté des actes, et ce, avec des images qui marquent. Certainement un des morceaux qui lui tient le plus à coeur, il est suivi par Magma, un titre qui contraste avec le précédent. Bien qu’il ne soit pas un morceau léger, il permet de souffler légèrement après l’écoute d’un morceau intense en émotions. Dans celui-ci on suit le mode de vie de ce mc’ qui vagabonde aux 4 coins de BX. Les deux morceaux permettent en partie de montrer la diversité des sonorités et thèmes que l’on pourra retrouver sur ce projet, qui il faut se le dire, à une certaine consistance et dont plusieurs ecoutes seront nécessaires pour en capter toutes les subtilités.

L’esthétique d’Isha n’est pas laissée au hasard, comme en témoigne la suite logique des covers de cette trilogie, ou encore les visuels qu’il nous propose. Il est possible que les pochettes soient une métaphore : La première nous montre ses dents, par un plan rapproché, sourire apparant où ses dents du bonheur sont au centre du cadre. La seconde elle, est une radiographie, pouvant laisser place à une interprétation d’une envie d’aller plus loin dans ses pensées, les thèmes qu’il aborde, de se livrer plus qu’auparavant. La troisième et dernière, est plus brutale. Des armes en défense, des griffures perceptibles, on sent comme une sorte de bouclier, de carapace qui se forme, pour peut-être se protéger du monde qui l’entoure et des ondes négatives.

 Avec des clips léchés comme le dernier sorti pour le moment, Magma ou encore celui d’Idole, on sent une volonté de l’artiste de pousser plus loin son univers qui nous tape dans la rétine. 

Isha est passé du stade de marginal de l’époque à celui d’un artiste confirmé et ce, toujours accompagné de son durag. Ce disque va en accompagner plus d’un pendant de longs mois, laissant le temps à l’artiste de préparer son premier album, qui pourrait lui permettre de développer son ascension dans son secteur. Je tiens à finir sur une citation venant de lui-même dans son interview pour Grünt : « L’art peut sauver des vies et des générations », il en est la preuve.

Crédit photo : David Delaplace /  @delaplacedavid