Comment le Ghana s’est approprié la Drill UK pour revenir sur le devant de la scène ?

Article rédigé par arthus vr

Derrière le succès immense des drilleurs britanniques, français et américains, des artistes ghanéens ont pris une vague scélérate qui a donné un grand coup de projecteur sur toute une scène en devenir. Dans la région d’Ashanti au Ghana, qui prend pour capitale Kumasi, l’engouement est devenu immense. Grâce à l’impact de certains pionniers locaux, dont Dead Peepol, de nouvelles têtes ont émergé sur la scène locale et pourrait permettre aux rappeurs ghanéens d’enfin s’exporter à l’international.

La drill, comme moyen d’obtention d’une reconnaissance

Kwesi Arthur, Reggie, O’Kenneth ou Sean Lifer. Derrière ces noms se trouve le label LifeLivingRecords, qui a connu un essor foudroyant en accompagnant grandement la popularisation de ces sonorités à l’échelle du pays, puis du continent.

Selon Rabby Jones, l’un des fondateurs du label, la drill a aidé les artistes ghanéens « à obtenir une reconnaissance qui n’est pas si facile à obtenir ». Le duo DEAD PEEPOL va également dans ce sens : « la drill a donné aux chanteurs et aux rappeurs ghanéens un très large public et c’est tellement incroyable qu’elle soit reconnue internationalement ». Egalement artiste et producteur, Rabby Jones assure que l’explosion du genre va permettre aux rappeurs ghanéens de s’exporter à l’international notamment car « beaucoup de rappeurs ont déjà commencé à faire des collaborations avec des rappeurs étrangers. »

Deux hits qui ont mis la lumière sur le pays

Le dernier majeur en date : le rappeur britannique Stormzy, invité sur le remix de Sore. Là encore, rien n’est laissé au hasard. La première version du titre est le hit le plus populaire de la drill ghanéenne et a joué un rôle important dans sa démocratisation. Un autre titre a permis d’accélérer sa popularisation à l’échelle locale. Sore donc, dont le clip est sorti le 18 septembre 2020 par Yaw Tog, et un mois plus tôt, Akatafoc de Kawabanga. Ces deux titres comptabilisent plus de 2 millions et 1,5 millions de vues sur YouTube, et ont généré des milliers de partages sur Twitter, réseau social qui a eu une importance indéniable dans le succès de ces artistes. Le succès de ces deux titres se rapporte à des logiques semblables.

Au Ghana, ces rappeurs ne sont pas liés par le sang mais par leur environnement et les plus grands succès de la drill ghanéenne se composent souvent au pluriel. Sur Akatafoc, Kawabanga invitait par exemple O’Kenneth, Reggie et Jay Bahd, tandis que City Boy et les mêmes O`kenneth, Reggie et Jay Bahd prenaient place au côté de Yaw Tog sur Sore.

Pour le visuel, les artistes officient également en bande, portant par exemple des bandanas aux couleurs des Bloods et Crips. Au pays d’Ebo Taylor, les jeunes artistes en devenir n’ont eu, jusqu’à la mort de l’artiste, que d’yeux pour Pop Smoke. De manière générale, aux prémices de l’aventure ghanéenne, symboles, gestuelles et adlibs importés des Etats-Unis se mêlent au savoir-faire et à la l’interprétation locale. Un mélange qui a abouti au surnom « Kumerica » donné à la ville de Kumasi.

« Shout out to Black Foreigner, l’artiste qui a “crée” ce mot. Notre label l’a récupéré parce que cette terminologie a vraiment du sens. À Chicago, ils ont renommé leur ville Chiraq, qui est la contraction de Chicago et Irak. La nôtre est Kumerica, soit la contraction de Kumasi et America », explique Rabby Jones de LifeLivingRecords.

L’Asakaa, un courant plus représentatif

Toutefois, la drill ghanéenne n’est pas un simili américano-britannique dénuée de toute singularité. Au Ghana, elle se dilue dans les codes et modes de vie locaux. « Le genre musical est une construction sociale dont l’histoire doit permettre de comprendre les formes successives », pointait Morgan Jouvenet, chercheur au CNRS, dans son ouvrage Rap, Techno, Electro… Le musicien entre travail artistique et critique sociale. L’Asakaa représente mieux une partie de la jeunesse locale que les chanteurs d’Afropop, confirme le duo Dead Peepol. Pourtant, dans un entretien accordé à Pan African Music, le rappeur Kweku Smoke pointait la difficulté à l’origine du mouvement au Ghana : 

« Quand on a commencé la drill ici, c’était difficile pour les gens de comprendre ce genre de musique ».

Mais, « peu à peu, la drill prend le dessus, la plupart des jeunes en font maintenant. C’est une bonne manière de promouvoir le hip-hop, et dans notre drill tu sens la vibe locale », affirmait-il. Contrairement aux rappeurs américains dont Pop Smoke, la promotion du luxe, des armes et de la violence en général ne font pas partie des narratifs habituels.

« En tant qu’artiste, la chose la plus importante est de parler de choses auxquelles le public peut s’identifier. Le Ghana est connu pour être un pays très religieux et les gens ne peuvent pas s’identifier aux armes et à la drogue. Nous avons donc pensé qu’il était sage d’apporter quelque chose qui pourrait nous rassembler sur la scène », explique le duo Dead Peepol. Ajoutant : « La drill au Ghana n’appelle pas à la guerre et à la promotion des armes à feu. C’est un pur divertissement et presque tous les artistes ne sont pas des gangsters, donc ça aide ». « I don’t do beef, I do karma », disait Stormzy sur le remix de Sore.

Entre la culture locale et des pratiques importées des Etats-Unis, ces rappeurs décrivent leurs modes de vie et la pauvreté qui gangrène le pays. Environ 24,2% de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2018, selon un rapport de l’Oxfam. Mais également, et de surcroît, la détermination pour s’en sortir : « Je souhaite que cet album sorte et touche chaque mec libre qui essaie de faire quelque chose de sa vie », témoignait Kweku Smoke à Pan African Music.

La drill « a permis de réduire les coûts »

Cette détermination se lie à une volonté de le faire « en famille » et sans grande major. « Les rappeurs locaux sont vraiment inspirés par la manière dont nous avons émergé de manière indépendante, sans chansons adaptées à la radio », affirme Rabby Jones.

Pour ce faire, la drill a été le bon compromis puisque ce courant « a également permis de réduire les coûts » de production pour les artistes, explique l’un des fondateurs de LifeLivingRecords. « Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup de luxe pour vendre ce style de musique et c’est pourquoi je pense que l’Asakaa (nom donné à la drill ghanéenne, ndlr) va faire émerger beaucoup de talents du Ghana », espère-t-il. Enfin, Pour en découvrir davantage sur la Drill Ghanéenne, on vous renvoie ici.

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