Rap russe : Vague post-moderne sur le pays des khrouchtchevki

Éclectique, écrit, et surtout très original, le rap russe est une entité à part dans le paysage rap actuel. Un paysage forcément très emprunté par les occidentaux puisque le rap trouve sa plus large popularité aux Etats-Unis, en France, en Angleterre ou même en Allemagne. 

Mais la vague rap, celle-là même qui a installé ce genre comme le grand leader de la musique en France comme aux Etats-Unis, a parcouru les frontières politiques et terrestres pour parvenir jusqu’en Russie. Signe du succès du rap aux pays des tsars, et de l’inquiétude qu’il provoque chez ses dirigeants, le kremlin lui-même s’emploie à reprendre à son compte le phénomène sous l’égide du Ministre de la Culture qui a décidé en 2018 d’ouvrir et d’« offrir » aux artistes ses propres studios. On pourrait dès lors se croire dans les années 80, lorsque le rap se voulait essentiellement politique et intransigeant avec l’autorité. Qu’on se rassure, nous sommes toujours en 2021, et voici pourquoi.
Dans le terreau post-moderne et mondialisé de la Russie actuelle, est apparue une génération d’artistes nés après la chute de l’URSS, et promouvant une musique toute nouvelle, fraîche, disruptive des clichés traditionnels sans pour autant nier son héritage. Focus sur la hip-house russe, un phénomène qui mélange deep-house et rap.

Eldzhey

L’incontestable roi du genre en Russie, et le premier qu’il fallait présenter pour pénétrer l’entité Russe de la hip-house, c’est Eldzhey. Son nom ne vous dit peut-être rien et pourtant il a envoyé à l’ouest les bangers les plus renommés de son pays (pour l’anecdote son morceau Розовое вино, ou Vin Rosé, est même passé dans l’émission Automoto sur TF1, signe d’une certaine démocratisation jusque chez nous). Régulièrement joué dans les boîtes européennes, en beach-party, aux spring-breaks, etc… Eldzhey, c’est Heuss l’Enfoiré dans ses meilleurs moments de clubbing-rap, multiplié par huit sur tous les plans : style, paroles, musicalité, ou encore succès commercial. 

Les notes de piano ultra-basses donnent la couleur deep house à son rap, le tempo est entêtant avec des gros drums irréguliers en fond pour accompagner sa voix rendue grave par l’autotune. C’est la recette qu’utilise Eldzhey pour fournir cette musique hypnotique que le plus pur des clubbers moscovites ne renierait pas. La musique du Sayonara Boy, comme il se fait surnommer (monomaniaque du terme, il a même donné ce nom à 5 de ses albums), est un néon auditif. Une entrée dans un verre fluorescent, qui vous avale dans les profondeurs des boîtes de la capitale. Dans Minimal, il entonne d’ailleurs, las et espiègle, ce continuel refrain :

Dans ce bar bleu nous dansons sur de la techno minimale
oui-oui-oui tu es belle mais il y en a des tonnes comme toi !

Eldzhey – Minimal

Tout au long de ses hits, il fait références à la lumière, aux psychotropes, à la noyade dans la nuit, l’aspect irrémédiable du sexe avec les partenaires rencontrées entre les murs de discothèques. Eldzhey se fait le poète d’une multitude de sensations nocturnes : scintillement du stroboscope, le froid et le mouvement des glaçons dans son verre, le sucre sous sa langue ou encore l’effusion d’un ecstasy dans son corps. 

Se référer à Eldzhey est donc essentiel pour comprendre la nouvelle vague du rap russe, poétique et désinvolte à la fois. Recommandations particulières pour ses projets de 2016 à 2018, qui étaient clairement l’acmé de sa musique où l’on retrouvera des titres comme Disconnect, Ecstasy, ou Suzuki

Costa Lacoste

Une fois digéré la mésomorphe (l’entre-deux) du rap russe, on peut mieux se représenter un artiste comme Costa Lacoste. Obscur punk à la chevelure épaisse, ce ténor moderne excelle dans un registre à cheval sur rap, disco et synthwave. Lyrique et profondément émouvant, son rap est un cabaret dans la galaxie où figure Costa comme le héros d’un space-opéra dédié à l’amour, la mort de notre monde et au crépuscule accueilli du réel. 

Dans Escort, il exhorte une escort-girl, sa « Madonna mouillée comme Londres » à « laisser brûler ce monde dans lequel nous étions emportés ». Dans le même registre lyrique, il donne ses instructions à son/sa bien-aimé lors d’un événement qui semble résolument apocalyptique : « Ne fais pas attention à moi et vis selon les lois de l’océan (…) le froid fondra dans cette océan » (Алые водопады).

Son rap imagé et poétique fait mention d’étoiles qui tombent dans les rivières, de cascades écarlates, de voyage dans le ciel et au-delà, et de voyage galactique à la manière d’un Ulysse 31 ou de Cobra, l’aventurier de l’espace. Digne représentant de l’âme russe, Costa Lacoste peint la déchirure et le rejet du réel au travers de textes puissants.

Nous sommes éclairés par des phares étrangers et ne sommes plus un couple alors demeurons juste en mémoire Je ne suis plein que de toi aujourd’hui, lune blanche, route noire
Tu es avec moi maintenant mais je suis si seul.

Costa Lacoste – Lune Blanche

Ce genre d’extrait rappelle que ce genre est aussi le moyen d’exprimer poésie, style et émotions, au-delà des lieux communs auxquels le rap à succès, le rap-pop, le rap-show, peut parfois habituer. 

Le rappeur dispose d’un arsenal solide, mieux que ça il présente certaines qualités artistiques qui chez lui sembent naturelles: fin, excentrique, à la limite tout en restant cohérent. La couleur de sa musique comme de ses clips, est source d’un vrai rafraîchissement. Son univers est à la fois pertinent et intriguant, il n’hésite pas à mélanger les genres comme les références (Imagerie techno, cérémonies occultes, veste d’inspiration torero, lunettes futuristes, mélodies psychédéliques…). Toutes ces fusions pourraient paraître brouillonnes et ridicules, elles le rendent pourtant touchant et distinguable. 

Cela peut d’ailleurs passer pour superficiel, mais un détail indique son goût : son style entre personnage de jeu vidéo et mannequin rick owens. Costa Lacoste est mieux qu’une anomalie ; il est une rareté sur tous les plans. 

Gunwest

Le dernier représentant du hip-house russe pour notre dossier est un natif kazakh du nom de Gunwest. L’inspiration des musiques traditionnelles est prégnante dans ses morceaux, notamment par le rythme chaloupé de la production qui donne cette impression de nervosité et de mystique. Sa musique est subtilement marquée d’emprunts orientaux notamment grâce à l’aspect lyrique et déchirant de sa voix criante mais aussi par l’usage d’effets sonores rappelant les musiques bardiques d’Asie Centrale qui usent de cithares, de cornets ou encore de dombra par exemple. 

Visuellement, son style est également tribal : barbichette, cheveux colorés tantôt rouge, tantôt violet ou blond platine, tatouages partout sur le corps… Gunwest est comme un druide sorti des steppes pour cracher sa musique particulière. Il commence Nicotine avec un sobre « En enfer avec l’hystérie, je me suis cassé les mains » avant d’insulter on ne sait qui et de déclarer son amour à la cocaïne plus loin « La fumée est tellement douce, ma blanche nicotine, ma blanche nicotine». Dans les très bons Nirvana et Durman, ils abordent les thèmes de l’addiction crasse et de l’amour destructeur, expliquant être prêt à « se déchirer avec toi, devenir un addict avec toi » (Durman). Il décrit très bien le sentiment de néant absolu et la routine chaotique d’un addict dans Nirvana : « Hier, aujourd’hui, demain… et je m’en fous de celui-là. (…) Chaleur-froid, froid-chaleur, tu as renoncé à dormir (…) Les disciples (les drogués) sont plus noirs que la nuit, on ne voit pas le fond en eux. » 

Ainsi derrière l’aspect brut et caractériel de sa musique, Gunwest démontre cette sensibilité si propre à cette culture russe qui a visiblement gardé le goût des lettres. 


L’originalité de cette nouvelle vague tient donc d’abord à l’alliance particulière d’une musique résolument moderne à des paroles recherchées, mais aussi à l’aspect expérimental et émotif de ce rap qui en fait une place si singulière aujourd’hui. Parmi les artistes cités, Gunwest est très écouté en Allemagne et en Turquie, au-delà de son audience nationale, Eldzhey est une star internationale, tandis que Costa trouve à moindre mesure un succès particulier en Europe de l’Est et dans les pays de l’ex-union soviétiques : tous trois présentent des qualités qui seraient en tout cas très attractives pour nombre d’auditeurs en France

D’autres courants rap en Russie abritent des artistes capables de dénoncer le pouvoir en place et de réclamer plus de liberté pour l’expression, comme le satyrique Slava KPSS par exemple. Signe que le rap comme moyen de revendication politique n’est pas mort. Et que la Russie est définitivement restée fidèle à une certaine idée de celui-ci, comme d’elle-même.

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