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Le rap et la science-fiction : 8 albums en provenance du futur

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Écrit le 14 avril 2020 par Axel Bodin dans Dossiers

Le rap, à la fois festif, hédoniste mais surtout revendicateur, a souvent eu une vision cartésienne de la vie. En effet, il était question de commenter et d’interagir avec un environnement déjà installé, et donc réagir face à une société connue de tous. Certains des artistes se confrontent au paysage cendré d’un monde urbain indésirable, celui qui n’a pas été choisi et que l’on dénonce à base de punchlines provocatrices. Puis, dans sa grande diversité, le rap a également épousé le coloré et le scintillant, que ce soit par un style vestimentaire osé ou des bijoux extravagants comme a pu le faire la côte Ouest des Etats-Unis. D’autres se sont reconnus dans une esthétique plus « hippie » avec comme exemple De La Soul ou encore A Tribe Called Quest venues apaiser les tensions des battles musclées entre rappeurs. Plus que ça, nombreux sont les rappeurs ayant monté leur propre univers comme le Wu-Tang et son imagerie à base d’art martiaux Japonais.

S’il a toujours été question de diversité dans le rap, un genre ne semble pas avoir eu un attrait aussi important que le reste : la Science-Fiction. Car il est vrai, de prime abord, le Hip-Hop n’a pas grand-chose à voir avec la SF. Pourtant, un cercle d’invétérés du genre n’aura pas hésité à exposer cette passion pour ces multiples univers grouillant de thématique métaphysiques et transformant notre société en un paradis utopique ou, à l’inverse, une macabre dystopie.

Dernièrement, c’est du côté de la France qu’est sortie une pièce inusuelle : l’album Trinity de Laylow. Un produit flirtant avec l’univers de Matrix tout en incorporant des patches sonores en provenance d’une planète étrangère à notre système solaire. En vue de cet aspect futuriste qu’il met en avant, nous avons profité de cette occasion pour dégoter quelques albums US abordant une esthétique et des thématiques tout aussi mystiques et novatrices. 

El-P – I’ll sleep when you’re dead

Sortie : 20 mars 2007

Le choix fût rude. Si sa vision du monde semble plus apaisée depuis qu’il s’est trouvé son nouveau meilleur pote Killer Mike pour former Run The Jewels, tout n’a pas été aussi rose dans le passé. A la fin des années 1990, il était l’un des pionniers de la scène indépendante new-yorkaise notamment grâce à la création de son label Def Jux regroupant les spécimens les plus exotiques du rap comme Aesop Rock ou Cage. Aussi, il aura construit sa carrière au sein de groupe comme Company Flow ou Cannibal Ox (dont l’on aura l’occasion de parler par la suite) pour ensuite décoller en solo. La discographie d’El-P est essentiellement constituée de conte morbide où l’humain ne fait que céder aux péchés capitaux. Après une longue pause après Fantastic Damage en 2002, notre rappeur revenait en 2007 avec l’album au titre énigmatique I’ll sleep when you’re dead. Ici, nous avons affaire à l’aboutissement musical d’un style dissonant et métallique qu’il entretenait depuis quelques années déjà. On oublie la superposition de couche sonore presque inaudible qu’il a pu faire dans le passé. D’ailleurs, c’est avec fluidité que nous pouvons parcourir l’esprit torturé d’un outsider détestant autant le monde qui l’entoure que lui-même. Les références à 1984 ou encore aux romans de Philip K.Dick sont toujours son fer de lance et viennent agrémenter ces propos. Entre théories du complot et crainte de la haute-surveillance de l’Etat, El-p choisit certes le New-York actuel comme terrain de jeu mais semble si déconnecté du réel qu’il nous fait voyager dans un monde quasi-parallèle.

Cannibal Ox – The Cold Vein

Sortie : 15 décembre 2001

Voici un disque qui a gravé en lui le tragique événement du 11 septembre et la paranoïa que cela aura entraînée chez les new-yorkais. Le groupe est constitué des rappeurs Vast Aire et Vordul Mega ainsi que notre cher EL-P que l’on retrouve à la production. Chacun d’eux représentent les parfaits ermites qui restent bloqués entre une table de mixage et leur Mac surdimensionné toute la journée. Dans cette œuvre, ils nous invitent à parcourir leur cerveau émietté cherchant à rentrer dans la matrice pour mieux comprendre ce monde. Seules les références de MMORPG ou bien de séries, se situant entre Star Trek et Twin Peaks, s’inscrivent dans leurs lyrics. Sur le plan technique, ils alternent entre du speaking word et un flow décapant afin de ne jamais répondre aux normes. Cela expliquera aussi le fait d’exclure les refrains. Que ce soit des 16 mesures se reproduisant à l’infini où Vast et Vordul effectuent des tours de passe-passe avec habileté comme s’ils étaient connectés entre eux par des câbles. Si l’ensemble des beats sont distordus et irréguliers, EL-P fournit assez d’espace pour laisser les lignes se mouvoir. Un disque réunissant les rappeurs de Cypher les plus énigmatiques de l’histoire.  

Deltron 3030 – Deltron 3030

     Sortie : 17 octobre 2000

Deltron 3030 paraît être le bon élève de cette liste. En effet, il valide toutes les cases d’un disque de science-fiction exemplaire. C’est-à-dire un protagoniste ex-soldat, Deltron Zero, évoluant en l’an 3030 dans un monde créé de toute pièce se nommant  New World Order. Ici, la classe ouvrière ne peut espérer monter les échelons de la hiérarchie et la technologie a remplacé nombreuses de nos interactions humaines. L’objectif de notre héro ? Changer le fonctionnement de cette galaxie dystopique. Pour cela, il doit se confronter au Galactic Rhyme Federation Championship en prouvant l’habileté de son phrasé verbal. Le trio constitué du rappeur Del the Funky Homosapien et des deux producteurs Dan the Automator et Kid Koala nous offrent un scénario digne des meilleurs blockbusters d’Hollywood. Un album concept donc à l’allure de rap-opéra où Del délivre une histoire bien ficelée en reprenant les mécanismes scénaristiques de base. Elément perturbateur, climax, résolution, tout y est pour que vous puissiez être embarqués aisément dans cet univers moderniste. En compagnie d’invités comme Damon Albarn ou encore Sean Lennon, nous avons le droit à une critique acerbe de la société dans un décor galactique à base d’hypermonde.

Mike Ladd – Welcome to the afterfuture

Sortie : 7 mars 2000

Dans la scène alternative et indépendante de New-York s’inscrit un prétendant quelque peu oublié qui nous a pourtant laissé un album cybernétique digne de ce nom à l’aube de la décennie. Ici, nous nous situons dans la tradition instaurée par la scène de Def Jux, c’est-à-dire plongé dans une dystopie reflétant notre société actuelle. Dans Welcome to the afterfuture, Mike Ladd prend la place d’un marginal qui se faufile en toute discrétion dans une capitale désordonnée où règne des kilomètres de fils électriques parcourant les rues. Une surabondance de technologie que se retranscrit dans les sonorités du disque comme si Mike avait passé ses journées à dégoter de vielles cartes son et se rendait au marché noir pour récupérer des synthétiseurs. Toutes ces expérimentations lui permettent de trafiquer un large patchwork de sonorités. Mais si des batteries désarticulées et des voix robotiques surplombent l’album, l’ensemble se veut moins fouilli qu’un disque de Company Flow (que l’on retrouve d’ailleurs sur Bladerunners) tout en conservant le côté décousu avec des morceaux remplis de bridge ou des productions qui s’étendent sur plus de dix minutes. Lorsque Mike Ladd prend la parole, c’est un flow froid et charcuté qu’il nous serre tout en accumulant les références à la SF. Mais cela ne l’empêche pas de glisser ici et là des chants low-pitchés mélancoliques pour nous laisser reprendre notre souffle. Remise en lumière d’un album qui, sans être révolutionnaire, reste consistant et n’hésite pas à prendre des risques en bidouillant la table de mixage.

Kid Cudi – Satellite flight: The Journey of the Mother Moon

Sortie : 25 février 2014

Quelque peu oublié par nombreux d’entre nous, Kid Cudi avait pourtant sorti un court album s’inscrivant dans cette rêverie qui lui est propre en reprenant l’allégorie d’une lune impossible à atteindre. Il est vrai qu’on aurait pu s’attendre à retrouver parmi cette liste l’un des albums faisant parti du binôme des Man on the Moon. Mais ces derniers se veulent bien plus pragmatiques que Satellite Flight qui, à l’inverse, bénéficie d’une atmosphère astrale. Ici, la Lune reste le symbole de l’idéal, un lieu loin des Hommes où le silence règne. Pour ce projet, Cudi est à deux pas de franchir la frontière le menant vers ce satellite céleste. Dedans, ce sont des couches de synthétiseurs qui se superposent pour emporter la voix granuleuse de notre rappeur. Le parfait album pour rêver sous un ciel étoilé et s’échapper de la Planète Bleue.

Czarface – Every hero needs a villain

Sortie : 16 juin 2016

Finalement, la science-fiction c’est aussi des héros charismatiques vêtus de déguisement à la limite du kitsch. C’est du moins le pari qu’ont tenu à faire le membre de Wu-Tang Clan Inspectah Deck et les compères 7L et Esoteric. Deux rappeurs et un producteur nous fournissant une longue lignée d’album depuis 2013 sous le pseudonyme de Czarface. Si Every Hero needs a Villain a été choisi, car plus complet et équilibré, chacun des huit albums sorties à ce jour aurait pu figurer dans cette liste. Embrassant une esthétique empruntée aux vieux comics books de l’industrie Marvel, chacun des projets abordent des héros cybernétiques aux membres mécaniques prêts à déboiter des mâchoires. En effet, Esoteric et Deck s’immergent dans un pur égotrip en faisant preuve d’humour tout en glanant des références allant des Gardiens de la Galaxie à Transformers. Le tout est poussé par une production Boom-Bap cosmique munie de batteries violentes guidées par des samples épiques concoctés par 7L. Avec l’apparition d’MF DOOM ou encore GZA et Method Man, attendez-vous à une poussée d’adrénaline sous votre cage thoracique.

Clipping. – Splendor & Misery

Splendor & Misery — clipping. | Last.fm

Sortie : 9 septembre 2016

Dans la catégorie « alternatif », le trio Clipping. se place en tête de file tellement leur style est unique. Un mélange de propos violents dignes des plus grands gangsters sur des productions noisy à souhait. Si le rappeur Daveed Diggs et les deux producteurs Jonathan Snipes et William Hutson ont toujours été méticuleux quant au choix des thématiques qu’ils traitaient dans chaque morceau, c’est une toute nouvelle étape qu’ils franchissent en 2016 avec Splendor & Misery. Un album concept autour d’un survivant au bord de son vaisseau errant dans le vide spatial à la recherche de contact humain. Face à son désespoir, une histoire d’amour se crée avec une intelligence artificielle prenant la forme d’un ordinateur. Inspiré des épopées du romancier Lovecraft et du concept d’insignifiance dans l’immensité de la galaxie, le groupe offre un album peu accessible mais qui regorge d’une richesse qu’on ne peut négliger. A côté de cela, ne manquez pas les visuels défiant la gravité.

Outkast – ATLiens

Sortie : 27 août 1995

On pourrait croire qu’Oukast n’a rien à faire ici, que seul le titre de l’album a un rapport avec le genre de la SF. Pourtant, en plus de la pochette quelque peu psychédélique, ce sont de productions débordant de nappes de synthétiseur tellement innovantes qu’elles en deviennent futuristes. Il faut dire qu’on y trouve une influence du funk (se rapprochant de groupe comme Funkadelic) que ce soit dans les basses distordues, les refrains envoûtants mais également au niveau de l’esthétisme aux couleurs polychromes. Qui plus est, le mélange de la voix extravagante d’Andre 3000 et des couplets rigides de Big Boi offrent un équilibre dans cette douce folie. Sans oublier les productions du duo Organized Noize qui dénotent avec de ce que l’on pouvait entendre sur la côte Est et Ouest à l’époque. Mais cette décision de se réfugier dans ce monde utopiste n’est pas le fruit du hasard. Exclu d’un « rap game » trop conformiste, Outkast se compare à un ovni débarquant d’Atlanta, une ville colorée où les Cadillac sont en lévitation sur le sol et où les lampadaires forment une mosaïque de néons multicolores. Alors que bien trop souvent, le rap aborde la science-fiction sous l’angle d’un monde décomposé, nos sudistes favoris viennent apporter une touche de glamour face aux taches de sangs du bitume. 

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