Alpha wann, l’érudit

On avait l’habitude de comparer Alpha Wann avec les autres membres des groupes qui l’accompagnaient (1995, L’entourage) alors qu’au final son style était, dès le départ, relativement différent de ses compères. Pendant longtemps, et à plus ou moins juste titre, il était associé à un style de rap un peu lisse, se voulant rétro dans la forme et toujours dans le « respect des anciens”. A l’époque, ils revendiquaient même faire partie de la « new old school ». Si aujourd’hui on peut les considérer comme les précurseurs de la terrible appellation « rap de iencli », Alpha Wann se démarquait depuis un moment.

Une des premières fois où je l’ai entendu, c’était sur un mini EP Mon Job. C’était produit par Kyo Itachi, un beatmaker parisien dont on entend moins parler aujourd’hui même s’il a participé à l’élaboration du sublime Kiai sous la pluie avec Lucio Bukowski.

Déjà à l’époque, il suffit d’écouter le refrain pour retrouver de belles références au rap français des 90s, qui marqueront le squelette de ce que deviendra sa carrière. Malgré le côté un peu embryonnaire dans la forme, dans mon souvenir c’était un bon projet. Même si en le réécoutant aujourd’hui, ce sera plus facile d’y distinguer des défauts que j’avais pas remarqué en 2013.)

Pendant longtemps, il a été mis en concurrence officieuse avec la coqueluche du groupe 1995: Nekfeu. On a beaucoup pu retrouver des comparaisons avec peu d’intérêt et des pseudos concurrences créées par les fans mais ça a l’air de leur passer au-dessus. Ici, malgré la lumière quasi omniprésente qu’il pouvait y avoir sur Nekfeu, Alpha Wann avait un statut de “meilleur n°2” et au final, ça lui a été favorable. Il s’est entraîné dans l’ombre mais sans rancune (contrairement à Végéta). De plus, vu le tempérament qu’il semble afficher le fait d’être moins exposé semble être bénéfique pour Alpha, il est revenu au final plus fort qu’avant mais ne grillons pas les étapes.

Tous les fans de cette époque attendent d’ailleurs la suite du projet En Sous-Marin. A l’époque, c’était un projet qui faisait l’unanimité, en collaboration avec Ken Samaras et produit par Basement Beatzz. Y’avait un côté assez jeune, frivole et libre dans leur façon de rapper. Cependant le sortir aujourd’hui, en 2018, ne doit plus trop avoir d’intérêt. C’est comme la sortie du Black Album (celui produit par Y&W, pas celui de Jay-Z), qui fut au final surtout une compilation de morceaux ayant assez mal vieillis que les artistes n’assumaient plus vraiment. Si en En Sous-Marin vol.2 sort un jour, il risque d’y avoir le même effet. Aujourd’hui, les deux artistes sont devenus des personnalités publiques.  Par exemple, même l’un des morceaux les plus populaires du projet, Monsieur Sable,  est “rejeté” par Alpha, du coup, même s’il semble être enregistré, très peu de chances que ça sorte.. (à moins que le futur nous fasse mentir).

“On a remis la technique au goût du jour”

L’Entourage (Alpha) – Soixante-quinze 

Une des caractéristiques principales du rap d’Alpha, c’est le côté “technique”. Il a appris au fil du temps à maîtriser le côté arithmétique de la rime, quitte à en abuser parfois. Pendant longtemps, lui et son équipe étaient des fans de freestyles, qui ont d’ailleurs grandi en même temps que Grünt.
C’est pour cette passion de la rime et du kickage qu’on le compare autant aux rappeurs comme le Pape de Boulogne mais aussi à Salif ou encore Nubi. De plus, il se cache pas d’être un vrai fan de rap, qui n’hésite pas à name drop dans ses textes. On a aussi pu le voir sur ses stories Instagram (qualité Wiko) ; ce qui renforce encore plus son côté ermite.

Il sortira donc trois épisodes d’Alph Lauren, des projets qui sonnent comme des cartes de visites où il présente à l’auditeur l’étendue de ses talents. Il nous montre tous les jutsus dont il dispose. Ses projets sont de plus en plus intéressants et vont amener à la création de son masterpiece.  

A l’instar de ses collègues, Alpha Wann va se professionnaliser de plus en plus et le 21 septembre 2018 sort son premier album intitulé : Une main lave l’autre.

L’album était très complet, beaucoup plus personnel et intimiste notamment lorsqu’il explique qu’il a presque « honte » des projets de groupe qu’il qualifie de « mauvais ». 

« Après le fiasco du Rap Contenders, quelques mauvais projets d’groupe, j’avais honte de retourner au tiekson »

C’est la première fois qu’il se livre autant, d’autant plus qu’il ne fait pas de millions d’interviews. Sous l’étendard Don Dada, il offre donc un millésime et un joli résumé de presque 30 ans de vie. L’album est un réservoir à références et à jolies rimes. En tant que fan de la première heure, j’ai bien évidemment aimé l’album mais j’ai été surpris de voir à quel point l’album avait fait l’unanimité chez les auditeurs mais aussi des rappeurs, qui ont pu le mentionner. C’est un album de fan de rap pour des fans de rap, sans que ce soit une insulte.

Y’a un phénomène intéressant avec tous les membres de l’Entourage, c’est que plus le temps passe, plus les membres font des projets solos et plus ils s’éloignent musicalement de leur groupe de base. Que ce soit Jazzy Bazz ou Alpha Wann (voire Nekfeu auparavant), les projets sont de plus en plus intimistes et leur musique leur ressemble de plus en plus. 

UMLA a été un ras-de-marée et Alpha est devenu « le rappeur préféré » de beaucoup de monde puisque l’album est très éclectique. En même temps, la technique, l’émotion, la polyvalence et pourtant ce que retiennent beaucoup, c’est la manière dont il fait tout pour ne pas devenir le n°1. Je parlais d’éternel n°2 tout à l’heure car on a appris qu’il a retiré un couplet d’Ateyaba et de Nekfeu (mais y’a Infinit’ donc ça va). ça lui aurait apporté de l’exposition supplémentaire, De plus, il n’a quasi fait aucune promo pour son album (au grand dam de Mehdi Maizi), etc… Il y a sûrement une raison derrière (timidité, peur des conséquences succès, volonté de laisser parler la musique?) mais malgré tout on peut l’entendre cracher son feu dans la session Couvre Feu, ça rattrape.

Pour résumer la carrière d’Alpha et notamment l’album Une Main Lave l’Autre, je finirai avec une citation (Comme dans American History X) de Busta Flex sur le morceau C’est Nous les Reustas :

« Rien à foutre de pas être ton rappeur préféré
Ton rappeur préféré me respecte, il a plutôt intérêt »

Zoxea & Busta Flex – C’est nous les Reustas

23 ans. Adepte des bonnes références et des blagues moyennes, on essaie de faire au mieux des choses qui ont du sens.

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