L’évolution du storytelling

Qu’on parle d’amour, de drogue ou bien de success story, le storytelling est un outil dont l’efficacité n’est plus à prouver. Utilisé pour capter l’attention des auditeurs, pour donner un sens aux messages véhiculés, le storytelling consiste à raconter une histoire réelle ou fictive. Il reste un exercice maintes et maintes fois répété dans le rap. Nas, Oxmo Puccino, Diam’s ou encore NTM l’ont plus d’une fois exploité.

Nous sommes touchés par des morceaux qui décrivent nos sentiments les plus vrais, nos craintes les plus profondes. Mais c’est toujours admirable de parvenir à être saisi par des sentiments qui ne sont pas les nôtres, par une réalité dont on ignore tout et que l’on découvre à travers un son. Réveiller des sens et des ressentis encore inconnus jusqu’alors, c’est ce que représente le storytelling pour moi.

Quels procédés ?

Pour que les morceaux soient immersifs, les artistes emploient tous des procédés différents. Avant la sortie de son album Civilisation, Orelsan a sorti son premier et unique single intitulé L’odeur de l’essence, qui est une critique de la société visant principalement les médias et les politiques. L’album est sorti depuis, et avec lui le morceau Manifeste précédant L’odeur de l’essence dans la tracklist. Sa présence nous permet même de mieux comprendre ce choix de thématiques. Ici, le protagoniste décrit une manifestation à laquelle il assiste malgré lui, il y devient témoin de violences policières et de la misère de la vie d’une mère célibataire luttant pour survivre. Ce personnage prénommé France représente la classe moyenne dans notre pays et ses difficultés. L’usage du storytelling prend alors tout son sens ici et ce qui paraissait être un morceau potentiellement moralisateur, caricatural ou réactionnaire, devient plutôt une conséquence et une riposte suite à l’expérience vécue. Cette technique permet de justifier un choix artistique qui paraissait discutable, de se mettre dans la peau du personnage qui lui-même est confronté à une réalité révoltante alors qu’il apparaissait passif en premier lieu. Encore plus immersifs, certains morceaux font directement appel à notre empathie sans passer par un personnage tiers.

En effet, il est intéressant de se demander comment Diam’s a pu faire chanter un si grand public, toutes générations confondues, après la sortie de Confessions Nocturnes en 2006 ? Sans doute parce qu’elle décrivait des sentiments universels, l’amitié, la trahison, la haine, se sentir remplacée, mais surtout parce qu’elle nous plongeait dans une histoire? Avec notamment l’aide du clip, on avait toute l’empathie du monde pour Vitaa et de la haine pour cet adultère. C’est sûrement le procédé le plus populaire quand on parle de storytelling dans le rap, exploiter des situations et sentiments qui peuvent raisonner en chacun de nous.

Et d’autres fois, les artistes nous emmènent avec eux pour une expérience unique et singulière. Sans avoir jamais mis les pieds dans un stripclub, dans l’interlude (money machine) de Squidji (en featuring avec Jäde) sur son dernier album OCYTOCINE, on s’imagine la chaleur qui s’échappe de l’entrée, la carrure du videur et la tenue de cette femme qui l’aide à rentrer à l’intérieur. L’interlude nous pose un contexte, une ambiance, des protagonistes afin d’introduire le morceau suivant, et nécessaires pour que les auditeurs se sentent concernés, curieux et puissent profiter au mieux du sens du morceau.

Les clips au service du genre

Mais hormis ces procédés essentiels dans les morceaux, peut-on parler de storytelling et de rap français sans parler de ses clips et de leur dimension cinématographique ?

Quand la musique a commencé à se digitaliser à la fin des années 2000, on a tous commencé par convertir les vidéos YouTube en mp3. Cela incluait donc les débuts de clips, souvent longs avant que le morceau ne commence, et a permis aux artistes de proposer leurs clips au grand public sans passer par la télévision, qui était difficile d’accès. Au-delà de ce que pouvait nous raconter l’artiste, ce début de clip était une scène, les premières minutes introduisaient et le son justifiait sa création. Les dialogues inclus dans les réalisations étaient même mémorisés de la même manière que la chanson en elle-même.

Dans la majorité des clips, les artistes lip sync à la caméra (terme anglais pour synchronisation labiale). Mais à mesure du temps, on remarque un changement et une exploitation bien différente des clips. Par exemple en 2013,  dans Sombres Manoeuvres/Manoeuvres sombres, IAM superpose lip syncing, bribes de souvenirs et mises en scène des événements racontés dans le morceau, rajoutant de la profondeur à celui-ci. On peut remarquer que les artistes se sentaient déjà à l’étroit dans le format traditionnel et tendaient vers des scènes plus filmiques.

C’est PNL qui développe ce concept en 2016 avec une série de quatre clips sous forme de courts-métrages (1h06 en tout) où se mêlent fiction et vie personnelle des deux frères. Habituellement mis en scène dans des paysages sans grand rapport avec les paroles des morceaux, visant l’impact visuel au dépens de l’impact émotionnel, le public a été plutôt surpris par ce revirement. L’histoire en elle-même de cette série de courts-métrages n’est pas limpide, et les morceaux sont vraiment relégués au second plan, puisque sans rapport avec le clip proposé. C’est à partir de la troisième partie (Bené), quand Kamerameha est invité à la réalisation aux côtés de Mess Production que les clips deviennent plus digestes avec notamment l’apparition de dialogues et bruitages pendant certaines scènes. Qu’on adhère ou non au format importe peu, ce qu’on apprécie en revanche, c’est une entrée dans la vie personnelle d’Ademo et N.O.S. Souvent évasifs dans leurs morceaux concernant leurs émotions et leur vie privée, ces courts-métrages ont été leur moyen de nous parler de leur histoire. En proposant ce nouveau format plutôt innovant, ils ont assurément montré aux artistes et au public que, parfois, la musique ne suffisait pas, et que d’autres procédés pouvaient être adoptés.

Impossible de parler de cette mise à l’étroit des artistes dans des formats réducteurs sans parler de celui qui s’en échappe si facilement : Laylow.
Son (magnifique) clip pour Maladresse a fortement marqué son public. D’une part par l’univers futuriste qui le définit si bien et de l’autre parce que le clip apporte de la profondeur au sens du morceau. Se sentant comme un imposteur face à l’amour qu’on peut lui porter, le morceau tourne autour de son incapacité à gérer ses émotions et à les partager. Le clip lui, le montre se tuant lui-même d’une balle dans la tête, son double bionique appuyant sur la gâchette.

On ignore si, déjà à cette époque, Laylow avait l’idée d’approfondir cette dualité de personnalité qu’on devine depuis le début de sa carrière, mais cet été l’artiste toulousain a sorti l’Etrange Histoire de Mr. Anderson, Le Film sur Youtube. Un court-métrage d’une vingtaine de minutes, dans un univers mélangeant Tim Burton, Fight Club et autres classiques du cinéma. Mr. Anderson, c’est le nom qu’il utilise en tant que réalisateur de clip (Cf. Fausse note du $-Crew). Laylow, c’est l’artiste, le rappeur.

Dans ce film, on voit les univers de ses deux personnalités se heurter avec magnificence. Les limites, les barrières sont toutes dépassées par l’artiste pour nous dévoiler son histoire sans y insérer un seul morceau de l’album qui sortira quelques semaines après (contrairement à PNL). C’est une expérience unique et intime où l’artiste nous plonge dans son propre système, dévoilant ses doutes, ses ambitions et ce qui fait de lui l’artiste qu’on connaît aujourd’hui. Le petit garçon peu sûr de lui et moqué par ses pairs se voit secoué par l’homme ambitieux et plein de ressources incarné par Mr. Anderson. On ne pouvait pas rêver mieux qu’un film pour introduire et compléter un album-storytelling comme L’Etrange Histoire de Mr. Anderson.

Et après… ?

Le rap a repoussé les limites du storytelling à travers les clips en allant jusqu’à réaliser des courts-métrages, voire des films pour certains. Des films retraçant leur processus de création comme Nekfeu dans son reportage Les Étoiles Vagabondes, ou encore le début romancé de leur entrée dans le rap avec Comment C’est Loin pour Gringe et Orelsan. Cela permet de complexifier ce genre, le nourrir, le faire grandir et l’ouvrir à un public plus large. On se rend compte qu’il est difficile de dissocier ces films de toutes les créations musicales des artistes. Raconter des histoires, les rappeurs le font depuis toujours. Que ce soit Oxmo Puccino et Booba dans le morceau Pucc’ Fiction ou la tracklist entière de L’Etrange Histoire de Mr. Anderson en passant par Slick Rick et bien d’autres, le storytelling a traversé les époques et a évolué avec elles. 

Les artistes repoussent les limites du genre et se l’approprient. Les albums ont un ordre chronologique, un contexte spatio-temporel, des personnages, des thèmes, ce qui nous permet de nous introduire dans leur univers. On peut se demander quels seront les prochains albums et morceaux à nous surprendre? Quelles nouvelles méthodes les artistes pourront employer pour innover davantage?

Quoi qu’il advienne, on a hâte de le découvrir.

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