Influence et conséquences du raï dans le rap français

Influence et conséquences du raï dans le rap français

Kore et Skalp, les références de toute une génération emplit de nostalgie depuis Sobri d’Amine et Leslie. L’après fièvre Raï’n’B a connu une suite d’influences raï qui se sont diffusées notamment dans les fondements du rap actuel et dans les influences de ceux qui le font. Un ensemble d’articles abordent plus ou moins la question de l’influence ou de la place du raï dans le rap français, cependant, ces analyses sont succinctes. Mais il est nécessaire de décortiquer les tenants et les aboutissants des influences du rap français aujourd’hui, particulièrement à travers le prisme de l’histoire française du raï.

Il est nécessaire d’appréhender l’impact du raï en tant que genre musical sans sombrer dans des raccourcis comme « world musique », « musique arabe » ou « musique orientale » mais aussi par l’entretien d’un sentiment d’appartenance par la musique au-delà des clichés de Tonton du bled. Il s’agit d’analyser les enjeux du rap français par-delà les catégories réductrices de l’industrie musicale, comme la fameuse catégorie « musique urbaine ».

L’histoire rapide du raï

Avant d’aborder la question du rap, il est nécessaire de faire un point sur l’histoire du raï. « Raï » signifie « opinion » en darija (dialecte algérien), ainsi à travers des lyrics bruts et sincères les premiers chanteurs raï algériens partagent leurs problèmes, entre misère sociale, alcool, sexe et politique coloniale. Dès les années 30, le raï catalyse alors un espace de liberté d’expression. Présents dans les bars pour performer, les artistes raï sont les grands oubliés des considérations musicales et artistiques de l’époque.

© Getty / Robin Little

Jusque dans les années 70 le raï dit « traditionnel » perdure, mais reste en marge de la société, et est défini par des instruments traditionnels comme la darbouka ou le bendir. Puis, d’autres instruments vont se greffer : le saxophone, l’accordéon, le luth ou la guitare électrique et sa pédale wah-wah. Initialement maîtrisé par les cheikh et cheikha (maître et maîtresse), l’art du raï se déploie vers des considérations plus modernes et des sonorités contemporaines, laissant place aux cheb et chebba.
Ainsi, on distingue le raï traditionnel des débuts, du raï moderne, voire « pop ». C’est autour des années 80 que le genre va s’imprégner de sonorités rock et se développer de plus bel grâce au format K7, aux immigrations et diasporas nord-africaines qui vont diffuser et participer à l’internationalisation du genre. C’est notamment à travers le single Didi de Khaled que ce dernier porte le raï à grande échelle en France et Cheb Mami va enregistrer Let Me Raï à Los Angeles en 1989.
De Paris à Marseille, les bars et cabarets vont se multiplier et la vente de K7 aussi. C’est en 1986 qu’un grand concert de musique raï va être organisé à Bobigny par la Maison de la Culture du 93 et va marquer à l’échelle locale et nationale la place du raï moderne.

Mais pourquoi s’intéresser au raï spécifiquement ? Il s’agit d’un genre musical à part entière, son histoire est liée certes à des enjeux migratoires, identitaires, mais possède aussi des codes, des sonorités très précises qui ne sont ni à négliger, ni à nier par des raccourcis ou des clichés. On a pu constater que le raï n’est pas cantonné à l’Afrique du Nord, mais que son histoire est aussi française, parfois même par-delà les frontières des communautés maghrébines grâce au rap. Le raï s’avère être un genre musical « pivot » dont le succès et les appréhensions vont connaître plusieurs facettes et mutations.

Ça kicke sur du rap, du raï, du dancehall

JuL – Pourquoi tu me fais le gros

Des ancrages locaux et générationnels

13’organisé – Bande organisée © William Thomas

Comme en témoignent les lyrics du prince du rap marseillais, le raï semble faire partie de son paysage musical. N’étant pas issu de l’immigration maghrébine, il est malgré tout pétri de références d’outre-Méditerranée. Le port de Marseille a été un des premiers témoins des cultures issues des immigrations maghrébines. La Méditerranée est en effet un espace d’échanges culturels, ce qui explique l’ancrage non négligeable des sonorités raï, mais aussi de chaâbi ou des Comores dans le rap marseillais. L’influence du genre devient alors un signe d’appartenance locale liée à une histoire culturelle, fondée en partie par les vagues migratoires et leurs diasporas.

Cheb Khaled, tu connais au moins ?
C’est le Public Ennemy arabe

IAM – Do the raï thing

En parallèle, les sonorités du rap français vont muter au gré des multiples influences anglophones, caribéennes, sénégalaises, maliennes, de la soul ou de la variété française. L’auto-tune prend de plus en plus de place dans les nouvelles générations de rappeurs et rappeuses, alors influences américaines ou raï ? C’en est trop pour les chanteurs de raï puisqu’un comité de chanteurs dont Cheb Khaled, Faudel et Cheb Mami (lui-même connu par les services de polices depuis sa condamnation pour violences conjugales en 2009) va apparemment déposer plainte contre le rap français pour plagiat en 2019 à Paris. Le parti pris assumé d’artistes comme Soolking semble déranger les artistes du « raï originel ». Cette information est cependant à prendre avec énormément de pincettes puisqu’il y a peu de sources et d’informations sur cette affaire. En revanche, les plaintes et affaires de plagiat autour du raï sont monnaies courantes.

Néanmoins d’un point de vue marketing, la revendication du raï dans le rap entretient un sentiment d’appartenance, mais nourrit aussi une soif d’exotisme qui fait danser.

Tu feras pas long feu comme le raï’n’b

Niro – Virage

Des sonorités néanmoins méprisées

Et pourtant, au-delà d’une simple influence le raï – notamment mis à jour par la « raï’n’b fever », se ressent de manière bien plus profonde malgré un mépris persistant. En effet, considéré comme moins conscient, comme de la « zumba », le rap associé et/ou influencé par des sonorités raï ou bien caribéennes se voit décrédibilisé. Le raï ou encore l’afrobeat par exemple ont été et sont encore des musicalités méprisées et négligées dans leurs enjeux culturels et politiques ainsi que leurs impacts globaux dans l’histoire culturelle de la musique en France.

Triplego – PPP© Arnaud Deroudilhe

A priori si l’on se fie aux articles sur la question, le raï se retrouverait dans le rap français par des sons plus chantés et autotunés. Lartiste tranche à la radio Générations : « On a toujours eu dans le raï des artistes qui utilisaient l’auto-tune. T-Pain et Lil Wayne ont crédibilisé le truc ». Mais le raï ne peut se résumer à des introductions de 3 min et des notes tenues pour chouiner son manque de l’être aimée comme dans l’imaginaire collectif. Entre symbolisme et nostalgie, l’impact est plus profond. Cela va alors de l’imprégnation totale des codes du genre dans les thématiques pour les auteurs, jusqu’à l’interprétation ou encore les partis pris musicaux pour les beatmakers. Les exemples de MoMo Spazz (dans son travail avec TripleGo) et de Kosei (notamment dans Laila Baida de Khali) illustrent parfaitement cette idée selon laquelle toute une génération de créateurs a été pétrie d’un vaste panel de sonorités arabo-berbères dont fait partie le raï. Il s’agit d’une influence culturelle et identitaire propre à toute une génération issue ou en contact des immigrations nord-africaines en France, mais aussi à l’ensemble d’une histoire culturelle postcoloniale.


En définitive, l’impact du raï est probablement bien plus présent et profond qu’on ne l’imagine, et n’est pas à négliger. Cet impact se ressent dans les instruments, mais aussi dans certains codes et le rap est un des genres musicaux les plus fidèles aux enjeux, et aux engagements du raï originel. Il y a donc une histoire française du raï dont les conséquences se retrouvent en partie dans le rap français.
On pourrait croire qu’au lendemain de l’âge d’or de la « raï’n’b fever » nourri par Kore et Skalp que le raï aurait perdu de sa superbe d’antan et n’inspirerait plus, pressé comme un citron par ces derniers. Le rap n’a pas attendu Kore et Skalp, ou plus récemment Soolking, pour s’inspirer du raï. Il est bel est bien un des fondements du rap français, ce qui nous permet dans une certaine mesure de le distinguer historiquement, politiquement et culturellement du rap américain dont les influences sont propres à son territoire. Il serait intéressant d’appréhender les fondements du rap français par-delà les influences occidentales et américaines en particulier. Et si la présence de l’auto-tune était due au raï et non plus au rap US ? Impossible de trancher, et nous nous cantonnerons à de simples hypothèses, peut-être fantaisistes, mais qui amorcent cependant un décloisonnement des manières de penser le rap.

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