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Le rap, l'art de la référence

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Écrit le 10 juillet 2019 par Tanita dans Dossiers

Qu’il soit revendicatif, chanté, doux ou craché, le rap français ne parle jamais pour ne rien dire. Il appelle à la connaissance communautariste et à l’entre soi revendicatif, mais il se construit aussi autour de références plurielles, allant même chercher dans les tiroirs de la dite « culture bourgeoise ». Des très universels IAM aux plus personnels PNL , la référence est pour tous les artistes du domaine une nécessité. D’autant plus que le rap français contemporain s’est aussi construit sur le besoin de faire du « rap intelligent » – peut-être est-ce comme ça qu’il s’est démocratisé. Cette dualité entre des lyrics qui s’adressent au petit nombre mais qui s’appuient sur des références qui parlent à tous, c’est ce qui fait sans aucun doute l’authenticité du rap francophone. Il serait à la croisée des chemins de la culture, à travers la référence. Il serait, l’art de la référence.

Référencer, c’est revendiquer

Sur Scarface, je suis comme tout le monde : je délire bien

Dieu merci, j’ai grandi, je suis plus malin, lui il crève à la fin

La fin, la faim, la faim justifie les moyens, quatre, cinq coups malsains 

Surik’N (IAM) – Demain C’est loin

Les références deviennent des hauts lieux de revendications pour les artistes qui les utilisent. Si elles permettent de créer un dialogue entre initiés sur des thèmes méconnus, ce sont aussi le moyen de parler à tous et de pointer du doigt des malaises sociaux. C’est alors que Kalash Criminel trouve regrettable que « sa prof d’histoire ne connaisse pas Thomas Sankara » dans Sauvagerie #2, il insiste sur les lacunes historiques d’une France qui dénigre la culture d’une partie du monde. Cet ancien dirigeant du Burkina Faso était pourtant une figure politique mondiale de la fin du XXème siècle. C’est ainsi que les « vainqueurs l’écrivent, (et) les vaincus racontent l’histoire » , comme nous le dit Booba. Des vainqueurs qui ne connaissent pas Thomas Sankara, et des vaincus, comme Kalash, qui racontent alors son existence. S’il est si facile de faire dialoguer deux rappeurs pourtant bien différent, c’est bien que le rap fait appelle à l’universel d’en bas, celui dont on ne parle pas. Finalement, les revendications cachées derrière les références confirment un attrait particulier du rap français à prendre le contre pied de l’establishment.

Un cri de ralliement des cultures ?

Paradoxalement, la référence est aussi ce qui a permis au rap de se démocratiser, dans les oreilles, comme dans les médias. Si aujourd’hui le rap est la musique la plus écoutée, c’est bien que les MC ont trouvé la « recette magique ». Serait-elle la référence ? Nekfeu, Lomepal, Orelsan ou même Damso ont construit une image médiatique bien différentes de leurs aînés. Grâce à des textes très référencés, cette nouvelle vague a développé une image de  « rappeurs intelligents et cultivés ». La référence a alors changé, elle est venue s’appuyer sur des codes hors de la culture hip-hop pour les introduire en son sein, et donc démocratiser le rap aux non initiés. En somme, ils connaissent la référence mais pas la musique : la référence devient ce qui rend le rap accessible à tous. Les médias n’ont pu faire autrement que de se jeter sur l’album Feu, se régalant de ses références à Maupassant et Kundera ou de s’étonner du vocabulaire utiliser par Damso pour ses titres d’albums.  « Vous êtes un rappeur qui lit beaucoup », pouvait-on alors entendre sur les plateaux télé. « Vous faites des références à des connaissances pointus » disait-on ensuite à Damso qui sortait Ipséité, mot latin évoquant le caractère unique d’une personne.

Nekfeu invité sur le plateau de On n’est pas couché

Ce goût des médias pour « la bonne référence » a démocratisé le rap français – ou francophone – de telle sorte qu’il est devenu la norme d’introduire des références fournies à la culture Française, au sens premier du terme. Ainsi, les attentes des médias traditionnels se sont-elles développées dans ce sens et les rappeurs ont-ils aiguisé leur plume avec les plus grandes œuvres et les plus grandes connaissances de la culture dominante. Cette image collée « malgré eux » à ceux qui font de leur plume un moyen d’évoquer plus grand que soi est d’ailleurs dénoncé par les artistes eux-même. Peu importe leur origine sociale, leur couleur de peau ou leur style musical, les rappeurs rejettent ces cases dans lesquels on essaie de les mettre et prônent au contraire l’utilisation de références comme moyen de faire leur art, et non pas comme une fin. Le « bon rap » n’est pas nécessairement référencé, mais la référence aide incontestablement à faire du bon rap. 

Loin de se contredire, ces appels différents à la référence permettent de faire du rap français ce qu’il est aujourd’hui : une alliance subtile de cultures et d’influences. En bref, l’art de la référence. C’est parce qu’aujourd’hui, tout le monde écoute et prétend faire du rap que les expressions auxquelles font allusions les artistes font la différence.

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