T-Wayne, un projet rêvé devenu désargenté

T-Wayne, un projet rêvé devenu désargenté

Depuis quelques mois maintenant, j’ai pris l’habitude d’écouter régulièrement une playlist YouTube dans laquelle se trouvent des morceaux dits « chill » de Lil Wayne, que je vous recommande vivement d’ailleurs si vous êtes des adeptes du rappeur, notamment dans ses périodes sur-codéinées. Quoiqu’il en soit, l’antépénultième morceau est DAMN DAMN DAMN, accompagné de son grand ami T-Pain et tout droit sorti de leur mixtape commune : T-Wayne. A ne pas confondre d’ailleurs avec le rappeur Tyshon Dwayne Nobles originaire du Texas qui utilise la même appellation comme nom d’artiste. Je me suis donc replongé dans ce projet quelque peu obscur dont l’annonce a été plus bruyante que la sortie et dont les succès commerciaux et d’estime sont brumeux.

L’histoire d’une fulgurance balbutiante 

Les auditeurs de Weezy connaissent son habitude à promettre des projets collaboratifs alors que les aboutissants ne sont pas encore garantis. Que ce soit le projet I Can’t Feel My Face avec Juelz Santana (sorti des années après l’annonce de sa sortie) ou la véritable mixtape au côté de Drake (reportée indéfiniment notamment à cause de la sortie de Watch The Throne), on ne compte plus les faux espoirs. Dans cette série de projets avortés, la mixtape annoncée avec le chanteur de Tallahassee surprend et finit par sortir presque dix ans après les premières annonces publiques.

Avant d’aborder toutes les mésaventures que ce projet a rencontré, revenons sur l’histoire commune entre les deux artistes et ce qui a créé cette envie de sortir un projet commun. Durant les années 2000, ils ont énormément travaillé ensemble, chacun apparaissant régulièrement sur le projet de l’autre. De cette connexion sont nés de grands morceaux comme Can’t Believe It, Got Money, How To Hate et Goat Talk pour ne citer qu’eux. Deux de ces morceaux vont d’ailleurs empoisonner la relation saine qu’entretenaient les deux artistes puisque le label de Teddy Pain réclamera un demi-million de dollars à son ami pour une histoire de droits d’auteurs sur le morceau Got Money présent sur Tha Carter III, le plus gros succès commercial du louisianais. Tunechi et M. Auto-Tune sont d’énormes têtes d’affiche à cette période mais partagent surtout une vraie passion commune pour les mêmes références, en rap et en R&B, et une réelle amitié hors des lumières du show-business.

Le mixtape T-Wayne, dont le nom est bien la contraction de T-Pain et de Lil Wayne, est donc annoncée en 2009. Juste après Tha Carter III pour Lil Wayne et Three Ringz du côté de T-Pain. Les deux sont donc au sommet d’une forme olympique (s/o Tedax Max) et paraissent inarrêtables. De bonne augure, cette annonce fait énormément de bruits puisque le projet en son cœur est perçu comme l’Elu, ou en tout cas comme un futur mastodonte. Une empreinte musicale bien particulière pour chaque artiste mais quand ils se croisent : la magie opère. Leurs singularités fusionnent et créent une identité nouvelle, parfaitement harmonieuse avec des sonorités facilement identifiables et sur le papier, il s’agit alors d’un magnifique projet qui ravira autant les uns que les autres.

Pourtant, plus aucune communication n’accompagne cette belle sortie. Quelques bribes d’éléments parsemés par-ci par-là mais aucune nouvelle information sur le projet, ni sur le contenu, ni sur la date de sortie. Lors du SXSW Music Festival de 2015, T-Pain expliquait à une journaliste de GlobalGrindTV que le projet T-Wayne n’avait justement pas été avorté malgré l’absence de nouvelles. Seulement, dès que le Floridien essaie de s’attaquer concrètement à la production, une nouvelle embûche se place sur le parcours de Lil Wayne et bloque le processus.

“Every time I try to do the T-Wayne album something’s going on with Wayne. He’s still with it.
He still sends the songs back and forth and stuff like that but he don’t really want to release anything because of the situation.”

T-Pain pour GlobalGrindTV

En effet, Weezy a eu un programme assez chargé au cours de cette décennie entre son passage en prison pour détention de cannabis et d’une arme à feu, plusieurs hospitalisations, son procès avec Cash Money et plus particulièrement Birdman, qui bloquait la sortie de Tha Carter V. Entre temps, il a tout de même réussi à rester productif par le biais de mixtapes notamment I am Not a Human Being I & II, Sorry 4 The Wait, Free Weezy Album, Dedication 6 et j’en passe …

Le projet T-Wayne sortira en 2017, soit 8 ans après les premières annonces. Un sacré écart donc au niveau des attentes puisqu’en dix ans, le rap a vertigineusement changé tout comme la façon de consommer de la musique depuis la crise du disque et l’avènement du streaming. En plein retour sur le devant de la scène et étant en plus excédé par ces morceaux qui dormaient sur son disque dur depuis toutes ces années, T-Pain, sur un coup de tête, a décidé de les libérer sur SoundCloud en prévenant bien le public qu’il ne fallait pas considérer ces morceaux comme nouveaux mais bien comme des archives de 2009 et donc avec une sensibilité artistique somme toute différente.

Une mixtape instinctive et ambitieuse

Huit titres, deux interprètes et trois producteurs pour la construction de ce projet. A la première écoute, la majorité des titres avaient un air de déjà-vu. Pour cause, en presque 10 ans d’attente, certains de ces derniers avaient été utilisés dans des documentaires (notamment The Carter Documentary), joués sur des tournées que partageaient les deux artistes, ou bien envoyés sous forme de snippets. Au bout du compte sur l’ensemble des titres, seuls Listen to me, Waist of a Wasp et Heavy Chevy3 étaient de vrais inédits. Première déception pour les deux fanbases qui ne s’attendaient pas à avoir du prémâché mais bien des morceaux exclusifs. La plupart des instrumentales sont produites par le duo Tha Bizness (ayant produit pour Young Money, Young Jeezy ou encore R. Kelly) à l’exception du morceau qui ouvre le bal He Rap He Sang et Snap Ya Fangas avec T-Pain à la production ainsi que Breathe, composé par Bangladesh (le maestro derrière le classique A Milli). 

Revenons d’ailleurs sur He Rap He Sang qui pose assez bien les fondations de la mixtape : la rencontre d’un excellent rappeur et d’un très bon chanteur. Il est essentiel de rappeler que les deux ont joué un rôle majeur à leur apogée et ont influencé toute une génération. On connaît bien l’impact qu’a eu Lil Wayne sur le rap mais celui de T-Pain n’est pas moins important notamment concernant l’ampleur de l’autotune et le succès éclipsant de 808s & Heartbreak de Kanye pour lequel il a été d’une importance primordiale. Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, T-Wayne est un terrain de jeu dès l’ouverture. T-Pain pose son meilleur flow rappé tandis que Wayne se prête au jeu du chant auto-tuné qui intrigue quant au reste du projet. Ils n’ont pas gardé ces rôles pour tous les titres, et heureusement, puisque même s’ils sont bons dans le domaine de l’autre, c’est dans leurs catégories respectives qu’ils excellent. Cependant, les deux expérimentent sur de nombreux morceaux, Lil Wayne innove sur l’aspect musical et T-Pain en profite pour dévoiler tout son bagage de rappeur, sans doute désabusé de l’étiquette “M. Auto-Tune”, collée à lui depuis de nombreuses années.

Comme toute bonne mixtape qui se respecte, il est difficile de trouver sa colonne vertébrale et elle reste globalement assez décousue malgré la faible quantité de sons. On retourne en enfance avec Listen to me dans lequel on retrouve un sample d’une des chansons des Oompa Loompas tirée de Charlie et la Chocolaterie Les paroles sont totalement à contrepied de l’esprit du sample et ça marche très bien avec un beau couplet de Weezy qui découpe avec aisance cette composition aux airs dramatiques. Sur Damn Damn Damn, on trouve des sonorités atmosphériques accompagnées d’un flow très lancinant. Nonobstant l’aspect expérimental et le phrasé très peu approfondi, le titre semble très spontané tant les deux protagonistes se laissent vraiment emporter par l’instrumentale tout en lui lâchant du lest afin d’en tirer toute cette ambiance “cloud-love”. Toujours dans une thématique romantique, un terrain de jeu qui plaît bien à notre Teddy Pain, Waist of a Wasp est cependant beaucoup plus riche textuellement parlant. Parsemés des fameux jeux de mots du Néo-Orléanais qui amènent une agréable légèreté à cette chanson, musicalement on perd le côté codéiné pour retrouver une production sans prétention avec une progression de violons qui formalisent en quelque sorte ce romantisme.

Snap Ya Fangas porte bien son nom puisqu’en effet les fameux claquements de doigts qui remplacent la caisse claire sont un des éléments qui définissent la Snap Music dont T-Pain s’est fortement inspiré pour composer l’instrumentale. Si ce titre était sorti en 2009, comme originellement prévu, il y a de fortes chances pour qu’il soit devenu un hit. Il représente sans doute le format le plus calibré commercialement de la mixtape mais qui, pour les amateurs de R&B des 2000’s, glisse mielleusement dans l’appareil auditif. Dans leur dernière interaction, Heavy Chevy, T-Pain enfile sa robe de professeur et apprend au Néo-Orléanais le mode de vie Floridien, même si Weezy est déjà un “Certified Florida Boy”. Il lui transmet donc l’enseignement reçu par le rappeur Trick Daddy, membre du trio de Miami, les Dunk Ryders. L’utilisation de Chevy, abréviation de Chevrolet, est sans doute un clin d’œil à Trick, l’une des ses références, puisqu’il a sorti le titre Chevy en 2006. Sur une production diablement rythmée, les deux artistes nous livrent une flopée de références automobiles et des astuces pour rider comme un vrai Floridien. L’outro du morceau, réalisée par Lil Wayne, est une interpolation de la chanson American Pie de Don McLean’s, 1971. Il nous y chante mot pour mot le premier couplet et le refrain de cette belle chanson au sujet tragique : le crash aérien de 1959 lors duquel le groupe de l’immense rockeur Buddy Holly ne survit pas, jour désormais appelé The Day the Music Died.


Finalement, T-Wayne est un projet décousu aux airs de chutes de titres réalisés pour leurs albums respectifs et qui ont constitué une mixtape à part entière. Une sorte de projet fantôme qui concentre des sonorités oubliées, surannées lors de sa sortie. Tiraillée entre deux époques radicalement différentes, cette sortie en 2017 a réjouit les fans de la première heure, nostalgiques de cette dynamique, mais a également permis de ne pas entraver la carrière de Lil Wayne ou de T-Pain puisque qualitativement on est légèrement en-deçà de ce qu’ils proposaient à l’époque. 

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