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TATIMU MIXTAPE, œuvre impressionniste

TATIMU MIXTAPE, œuvre impressionniste

Depuis un peu plus d’un an, une nébuleuse violette flotte au-dessus de la ville de Barcelone et l’imprègne d’une fièvre nouvelle aux douces hallucinations visuelles et auditives. Enfant de la capitale catalane, Leïti Sene semble faire briller tout ce qu’il touche et représente en Espagne une nouvelle école de rap avec CuteMobb, le collectif dont il est la charismatique figure de proue. En rupture totale avec les codes des précédentes écoles du rap espagnol, l’artiste barcelonais apporte un vent de fraîcheur sur la péninsule ibérique avec la sortie de son deuxième projet solo TATIMU MIXTAPE en soignant minutieusement la forme de sa musique, pour ne plus faire de son expression artistique qu’une impression sensorielle. 

D’une mère catalane et d’un père sénégalais, le jeune Leïti se prend de passion pour la musique au travers du breakdance. Pour satisfaire son insatiable soif d’expression, il se lance dans le rap en 2016 en créant avec son cousin le groupe Samxsen, pour enfin se libérer des entraves inhérentes au partage de la création artistique, et entamer sa carrière solo en 2019 avec un EP, JOËL. Après s’être essayé à l’exercice d’un premier projet réussi et fréquenté des producteurs aux univers différents, il sort TATIMU MIXTAPE le 13 février 2020, et paraît avoir enfin trouvé sa formule. Dans ce court 6-titres, Leïti Sene est parvenu à capturer l’essence de son énergie dans un tout cohérent, parfaitement distillée par les alchimistes musicaux que sont iseekarlo et Bexnil, produisant à eux deux l’intégralité du projet. 

TATIMU, contraction de te estimo en catalan qui se traduirait par « Je t’aime », est une plongée immersive dans le monde psychédélique de Leïti Sene, qui dévoile un cocktail à l’image de son train de vie, dans lequel se mélangent sans vraiment se distinguer conquêtes féminines, sexe, quête d’un argent aussitôt dépensé et consommation de drogues diverses et variées. Entre rêve et réalité, dans un espagnol agrémenté d’anglais, l’artiste jongle au rythme de ses émotions et de ses envies indécises dans une atmosphère cloud qui donne l’impression de nager en apnée dans un monde aquatique et sirupeux ; sorte d’Atlantide dont il serait le roi. Mais insensible à la mollesse que procurent les substances opioïdes, le jeune homme débite son flow nonchalant directement influencé par des Young Thug, Playboi Carti ou Lil Uzi Vert sur des prods effrénées, comme s’il était constamment à la poursuite d’un état extatique. Dans sa course pour rassasier son appétit d’excitation, un Leïti à l’esprit et la diction altérés par les drogues ne sait même plus où donner de la tête et se balade dans une hystérie de plaisirs et d’envies qui se contredisent même parfois. Entre fêtes incessantes et tournages à Madrid, le rappeur embarque dans des expériences oniriques qui lui font séparer son esprit de son corps, parler d’amour avec Dieu ou encore se transformer en chimpanzé dans une jungle faite de nuages, de plantes violettes et de pieds féminins (son fétichisme revendiqué). 

Plus que ses aventures dans le contenu des paroles, ce que veut transmettre Leïti Sene lorsqu’il s’exprime, c’est ce qu’il ressent dans son intériorité. Le mode qu’il a trouvé pour pouvoir communiquer cela est donc en essayant de retranscrire musicalement l’humeur dans laquelle il est à l’instant T, tel un peintre impressionniste qui chercherait d’un trait fugace à fixer l’éphémère de l’instant sur une toile. Pour cela, il a dans son association avec Iseekarlo et Bexnil une alchimie de travail en symbiose qu’il qualifie d’organique, puisqu’ils produisent en collaboration étroite avec le rappeur et ajustent leurs compositions selon lui. Bien que solo au micro, c’est bien entouré de ces deux producteurs que Leïti trouve sa signature et permet d’exploiter son intention créative. TATIMU se focalise sur la transmission d’une énergie, d’un mood, ce qui explique la relative pauvreté des paroles. Leïti Sene se concentre moins sur ce qu’il dit que sur comment il le dit. Ce choix artistique peut se rapprocher de l’art abstrait dans lequel une réalité déformée qui se ressent plus qu’elle ne s’intellectualise subordonne une représentation strictement fidèle au réel. 

Aux yeux du jeune barcelonais, sa musique n’est qu’une partie de sa proposition artistique, et il a porté beaucoup d’attention aux trois clips vidéo qui accompagnent les pistes Mmm tkm, BCN PAR MAD et perc30. En effet, il entend l’art comme un tout qui se sublime en s’additionnant, et l’esthétique visuelle de ses clips a pour objectif d’être complémentaire de sa musique. Son univers visuel méticuleux nous emmène découvrir son quotidien avec son équipe, sa fast life et participe à l’élaboration d’un ensemble aussi chaotique qu’harmonieux. 

Représentant d’une nouvelle scène beaucoup plus ouverte et excentrique que ses prédécesseurs, il apporte au game sa personnalité décomplexée, son sens aigu de la mélodie ainsi que des éléments musicaux issus du rap US n’ayant pas encore pénétré le pays de Cervantes. Acteur, rappeur et mannequin, il rejette toutes formes de codes et n’obéit qu’à ses désirs, revendiquant sa liberté en s’affranchissant des barrières que peuvent lui imposer un genre musical, une morale et une société. Il se distingue aussi par l’envie qu’il a de fréquenter chaque jour d’autres artistes issus d’horizons divers qui stimuleraient sa créativité, loin des traditions des clashs et de l’entre-soi du rap espagnol. 


Avec le voyage délirant qu’est TATIMU, Leïti Sene est parvenu – à l’aide de ses deux producteurs fétiches – à créer sa propre couleur musicale, à l’image de la cover réalisée par Raul Ruz et Andrei Warren, dans laquelle on reconnaît la silhouette de l’artiste baignant dans un univers à la texture distordue et violacée. Un deuxième EP logique dans l’uniformité de son ton, qui donne envie d’espérer une perfection de son style et un passage à un format plus long, tout en faisant craindre une possible redondance quant au fond même du propos artistique.