Fanclub de Kent Jamz : l’éclipse du rap

Fanclub de Kent Jamz : l’éclipse du rap

Non loin des étendues de sable de Venice Beach se trouve le district de Crenshaw au sud-ouest de Los Angeles. Le boulevard du même nom, connu pour être le cœur du commerce afro-américain, traverse le quartier, laissant place à une longue allée placardée de fresques. Sur l’une d’elles, on aperçoit Nipsey Hussle. Parce que Crenshaw c’est aussi le berceau de nombreux rappeurs californiens. Le quartier a abrité de grands noms du gangsta rap, mais il regorge aussi d’artistes à la vision bien différente. Kent Jamz, solide pilier du groupe OverDoz, en est l’exemple. L’ancien quatuor californien également composé de P, Joon et Cream, a rapidement multiplié les collaborations aux côtés d’éminents artistes de l’industrie du hip-hop des deux dernières décennies. Pharrell Williams, A$AP Rocky, Kendrick Lamar, Flatbush Zombies, et la liste est encore longue. Pourtant, après neuf ans d’activité, leur public peinait à répondre présent. Et finalement, bien qu’aucune séparation n’ait été évoquée, les membres du groupe semblent, depuis 2017, avoir pris des chemins différents. 

Inspirations hétéroclites et spontanéité libératrice

17 juin 2022. Fanclub, le premier album studio de Kent Jamz sort enfin. Loin des clichés de la brutalité qui règne dans le quartier, le chanteur/rappeur a trouvé la recette pour porter l’auditeur dans un univers parallèle. Univers dans lequel il se retrouve seulement armé de sa vulnérabilité. Le décor est à la fois sobre et kitsch, à la manière de Prince pour Purple Rain. L’ambiance oscille entre R&B et soul ; à laquelle s’ajoute une pincée de rap bourré de références. Kent Jamz laisse transparaître ses influences. On le sait, on le voit, on l’entend, il n’a jamais caché son éclectisme puisqu’il avoue puiser ses inspirations tant auprès d’artistes musicaux qu’au sein de livres et de films. Mo Better blues, 007, Couleur Pourpre, Blonde, Lauryn Hill Unplugged, The Silent Twins… Ce sont toutes ces œuvres qui lui ont permis de façonner un album, à des années-lumière de l’ère d’OverDoz. 

À peine l’écoute de l’album lancée, l’histoire se conte. Les quelques premières secondes de l’intro suffisent pour s’apercevoir que l’album se veut personnel. L’immersion est si instantanée que l’auditeur se prend au piège au sein du quotidien d’un homme, amoureux de sa ville et amoureux des femmes. Le premier single de l’album, Rollin With The Homies accompagné de Buddy, annonce la température du projet, qui à première vue, semble plutôt ensoleillé. À vrai dire, l’album est intime sans vraiment l’être. Peu de profondeur et d’introspection, ce n’est pas l’enjeu de l’album. Il déclare, au détour d’un tweet, ne pas avoir écrit les paroles en amont des séances d’enregistrement, il en vient jusqu’à qualifier son discours de divin. Ses mots sont bruts. D’ailleurs, dans le même morceau, il fait subtilement référence à son ami Bookie T, décédé il y a quelques années. Parce que la réalité de Crenshaw ce sont les guerres de gangs et la violence. Pourtant, le temps d’un album, Kent Jamz cherche à faire oublier le versant funeste du district de Crenshaw. Justement, il dépeint les paysages de la Cité des Anges d’une façon remarquablement paisible. 

Rupture et liaison : le rap et les femmes

Il prend ses distances avec le rap et propose un contenu dominé par les mélodies et le chant. Le rap est présent mais nettement secondaire. C’est d’ailleurs la passion des femmes, thème récurrent du R&B, qui semble surplomber le reste de ses paroles. Huit années se sont écoulées entre l’écriture du titre Or not en featuring avec A$AP Ferg et Rollin With The Homies morceau plus récent, ce qui n’a pas empêché Jamz de garder une certaine cohérence dans les thèmes de ses morceaux. Il ne s’est jamais retenu d’écrire sur la Femme. C’est tantôt cette femme vénale dont le corps l’obsède qui a dérobé son argent dans Set Up. C’est aussi celle qui l’a trompé sur Coachella. Puis une autre – ou possiblement la même, on ne sait pas bien –, qu’il chérit mais dont le sentiment n’est pas réciproque. En bref, elle est omniprésente et souvent dépeinte comme un être plein de vices, tenue responsable du tumulte de ses relations. Tandis que le concernant, il laisse paraître un homme à la fois dicté par l’égo et dépendant d’elles. L’enchaînement des titres Boomerang et wyd wya fait sens en reprenant ce sentiment de dualité qui le ronge. 

S’il fait rarement allusion à ses sentiments de manière explicite, il n’en demeure pas moins que Kent fut un temps brisé de l’intérieur. Il faut dire que la peine qui a emparé l’artiste se décèle sur chaque chanson au travers de l’écriture. Il explique à ses abonnés, à travers un tweet, avoir eu peur d’enregistrer cet album du fait de la tristesse qui l’emplissait. Pour autant, les parties instrumentales sont souvent rythmées et colorées. L’auditeur ne se doute en rien que le récit qui tapisse l’instrumentale est en réalité issu de chagrin. D’autres morceaux à l’allure planantes et aux sonorités soul établissent un environnement propice au rap mélodique. Quelques phrases mémorables car simplistes lui servent de refrain. Et bien que l’artiste baignât dans la tristesse lors de la réalisation du projet, l’album, quant à lui, véhicule espoir et motivation au travers des dialogues qui agrémentent le projet. 


Dans sa globalité, l’œuvre est homogène, tant sur le point instrumental que vocal. Et c’est probablement ce que l’on peut reprocher à l’album. À la différence de Janktape vol.1 – sa mixtape en solo sortie en 2020 -, qui arborait quelques morceaux R&B et où le rap trouvait tout de même sa place, Fanclub semble incarner un nouveau départ. Quand bien même un couplet de rap figure sur chaque morceau, ce n’est pas le genre qui définit l’album. Finalement, Kent Jamz souhaite-t-il peut-être s’éloigner de son statut de rappeur, voire, à terme, y renoncer ? Difficile de comprendre ce changement de direction lorsque l’on est déjà tombé sur des morceaux comme Heatwave ou Growin Pains. Ce qui est certain, c’est que peu de points communs se dressent entre Fanclub et les anciens projets d’OverDoz, si ce n’est le fait que Kent et GoodJoon soient réunis sur un des morceaux – All the SMOCE. Tout a changé. Le rap old school et décomplexé a disparu. Désormais, seul ce qu’on pourrait qualifier de soulful rap occupe le peu d’espace laissé par le chant. Sous cette nouvelle facette, Kent comme Joon semblent avoir définitivement tourné la page. Peut-être ont-ils eu du mal à faire passer l’amertume du déclin d’OverDoz ? Ou plutôt, n’auraient-ils pas, tout simplement, mûri ? En tout état de cause, le virage est radical. En empruntant ce nouveau chemin, Kent Jamz a fait le choix de se tourner vers le R&B délaissant son étiquette de rappeur au profit de celle du vocaliste. Choix cohérent au vu de son évolution, mais sans doute loin d’être satisfaisant aux yeux des anciens auditeurs d’OverDoz. 

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