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Rowjay & Jeune Loup : les ambassadeurs

Photo de l'article : Rowjay & Jeune Loup : les ambassadeurs

Écrit le 18 mai 2020 par Maëlle dans Portraits

L’un dans la finesse, l’autre dans le trap, les deux rappeurs représentent ce qui apparaît aujourd’hui comme étant l’avenir du rap québécois. Leur style original s’explique notamment par la proximité qu’ils ont avec les US et l’influence qu’ils peuvent en tirer. Rowjay et Jeune Loup avancent chacun de leur côté mais il semblait nécessaire de mettre de la lumière sur ces deux slime tant l’impact qu’ils procurent à leur échelle est notifiable. Si les deux rappent en français et rentrent parfaitement dans les critères de ce que les nouveaux auditeurs de rap attendent, comment expliquer le silence de la scène française face à celle québécoise ?

Pour ce qui est de Rowjay, il se définit comme un jeune finesseur, adepte de la haute-couture mais aussi de Nintendo. Il nous livre une musique très chill, avec des résonnances trap accompagnées de sonorités électroniques qui font penser aux jeux vidéo. Son style est assez atypique, que ce soit grâce à son accent ou à ses expressions qui pour nous, public français novice de la nouvelle culture québécoise, sonnent comme rafraîchissants comparé à ce que nous avons l’habitude d’entendre auprès de notre scène rap. Il sort son premier projet à seulement 17 ans, Stunnin, en 2013, sur lequel on peut retrouver Dj Smokey, mais le public ne le découvre véritablement qu’en 2016 avec son projet Carnaval de Finesse. Aujourd’hui membre du collectif COB65 originaire de Montréal et représentant Saint-Léonard, un arrondissement de cette même ville, Rowjay collabore régulièrement avec un autre membre du collectif, Freakey!. Avec pour l’instant 6 projets dehors, il prépare un EP collaboratif avec son public, où il invite celui-ci à voter, que ce soit pour les beats que lui proposent des artistes ou pour le titre de cet EP. Les votes se font via des lives Instagram où il donne rendez-vous à ses abonnés et les invite à donner leurs avis.

Cette initiative restant encore assez exceptionnelle et plutôt originale, on apprécie le fait que Rowjay prête attention à ce que ses auditeurs espèrent de lui, et qu’ils participent directement à la création du projet. Si la plupart des rappeurs aujourd’hui se vantent de faire de la musique pour eux et non pour les autres, Rowjay réussit à regrouper sa communauté et à créer une attente particulière autour de cet EP. Le fait de se montrer sans filtres et sans complexes sur instagram lui permet de renvoyer une bonne image à son public. Rowjay apparaît comme quelqu’un de cool, très chill, tout en gardant une certaine attention sur son travail. Avec le titre Saint Laurent en featuring avec Mister V, Rowjay figure sur la tracklist officielle du jeu NBA 2k20, une victoire personnelle pour l’artiste québécois.

Pourtant, malgré un travail et une image soigné, de bonnes collaborations et une sacrée motivation, Rowjay reste dans l’ombre du public français. Comment expliquer le fait que la scène française ne semble pas accorder de crédibilité à celle québécoise ? On peut penser que l’accent joue ici un véritable rôle sur la façon dont les auditeurs qui n’y sont pas habitués vont recevoir la musique, et c’est juste. En effet, la plupart juge que l’accent québécois vient freiner la crédibilité que l’on peut accorder au rap, et on le sait tous, à moins d’être Lorenzo, il faut être crédible dans le rap. Alors lorsque l’on entend l’accent qu’on rallie le plus souvent à des caricatures, on a du mal à prendre au sérieux la musique qui va avec, même si les rappeurs concernés n’y peuvent pas grand-chose finalement. Mais cette guerre d’accent apparaît comme interminable, il est vain de vouloir changer la vision que les gens ont de quelque chose qui a si longtemps été caricaturé et décrédibilisé même s’il fait partie intégrante d’une culture. Alors s’arrêter à une différence dans ce qui est censé être un art et un produit universel ce n’est pas tellement logique, puisqu’après tout, on reproche au rap actuel d’être redondant, mais on lui reproche aussi ses différences. Les français accordent tellement d’importance au caractère sérieux que doit revêtir le rap que selon eux rapper et avoir un accent « original » ce n’est pas compatible, pourtant, les rappeurs québécois ne sont pas moins légitimes que les rappeurs français. Ce qui freine l’expansion du rap québécois serait donc la façon dont les auditeurs non québécois le perçoivent et l’image qu’ils lui donnent.

Quoi qu’il en soit, Rowjay sait qu’il a des gens derrière lui et un public qui le soutient. Son dernier EP Hors Catégorie rejoint la façon dont il définit son propre rap. Selon lui, il ne rentre pas dans les critères que la majorité des auditeurs attendent du rap, puisqu’il aborde ce sujet avec beaucoup de recul et de légèreté, ce qui ne veut pas dire qu’il doit forcément être pris au second degré. Entre Paris et Montréal, le jeune finesseur a réussi à se faire un bon carnet de contact. Il aime échanger et travailler avec les artistes français, comme Binks Beatz ou DJ Weedim. Si l’on en juge son travail et les efforts qu’il a fourni jusqu’ici, Rowjay ne peut que grimper tranquillement l’échelle du rap québécois, et un jour être reconnu pour ce qu’il produit sur la scène francophone. Son EP collaboratif, Carnaval de finesse vol.2, pour lequel il n’y a pas encore de date, lui permettra de s’ouvrir à un nouveau public si on en croit les différentes prods choisies et la manière dont il perçoit les choses pour l’avenir, toujours de façon très positive.

Jeune Loup, lui, est adepte d’une musique plus brute, plus crue, dans les textes comme dans l’instrumentale, mais où l’on retrouve toujours cette influence trap qui colle parfaitement à son personnage. Il a son propre truc, être dans les temps n’est pas sa priorité, mais c’est l’ambiance générale qui va dégager de son morceau qui fera son charme et que les auditeurs apprécient. On pourrait penser que lui et Rowjay n’ont rien à voir si l’on s’en tient à la description plus haut. Pourtant, si leur style musical diffère sur la forme, le fond se rejoint plutôt facilement. Jeune Loup, BigW ou whatever comment tu veux l’appeler, s’axe principalement vers des sujets comme la drogue ou les femmes, mais les aborde d’une manière particulière. Malgré sa jeunesse dans le rap québécois, son clip Back sur le BS sorti en Octobre 2018 va lui permettre de ramener de nouveaux auditeurs amateurs de trap.

C’est en grande partie grâce à ce clip qu’il réussira à se créer une communauté, en plus de son titre de jeune plug riche, et que cette même communauté sera présente à la sortie de son premier EP en Mars 2019. Jeune Loup aime utiliser des expressions québécoises et jouer avec le sens des mots dans ses titres pour varier les rimes et la tournure du morceau. Il commence souvent une phrase en anglais pour la finir en français et inversement, et cette façon de faire constitue la marque de Jeune Loup. S’il est parfois difficile de comprendre ce qu’il dit, on en vient à sourire en l’écoutant en raison de ses paroles crues ou dénuées de sens.

Je souhaite que ton kid meure d’une tumeur

Jeune Loup – No Chills

Toujours accompagné de Mike $habb, qui produit une grande majorité de ses titres et avec qui il est très proche, Jeune Loup a sorti jusqu’à ce jour deux EP : Rx, étant la transcription typographiée de ce qui signifie « ordonnance médicale », et Rx Archives. Tous deux sortis en 2019, les EP permettent à Jeune Loup de se faire un nom auprès de la scène québécoise. Apparaissant, tout comme Rowjay, sur le récent projet de Freakey! « Désolé pour l’attente », Jeune Loup s’affirme doucement, puisqu’ayant aussi débuté plus récemment que notre ami jeune finesseur. Si les deux se mentionnent souvent dans leurs titres respectifs, ils n’ont à leur actif qu’une seule collaboration. Etant indisponible pour l’instant pour des raisons assez particulières, un extrait d’un titre intitulé « Booted Up » prévu pour le 18/05 est posté sur Instagram.

Même en étant empêché, Jeune Loup continue de servir ses auditeurs jusqu’à son retour, sur lequel nous n’avons jusqu’ici aucune information. Le jeune slime semblait être sur une bonne lancée, certains de ses clips dépassant les centaines de milliers de vues. Rappeur mais aussi parfois producteur, on le retrouve à la prod du Freestyle Règlement de Doums sorti en Octobre 2017. Mais malgré cela, il manque toujours un relais, que ce soit de la part des différents médias locaux, ou même de ceux français, que de la part des auditeurs.

Rowjay et Jeune Loup apportant une vraie nouvelle vague au rap québécois, les raisons pour lesquelles ce ne soit pas encore convenablement exporté en France restent obscures. Pourtant, il n’est pas rare de voir dans la scène française des artistes proposant un contenu très similaire à ce que font Rowjay et Jeune Loup, comme JMK$ ou 8Ruki par exemple, qui eux n’ont aucun mal à se faire une place grandissante dans ce domaine. Les facteurs liés à cette ignorance de la part du public français en ce qui concerne le rap québécois sont divers, on revient alors à l’accent jugé problématique ou à l’écart entre la France et le Canada. C’est pour cela qu’il est important de ne pas se limiter en termes de rap francophone à ce que l’on peut trouver en France, en Belgique ou en Suisse. Le Québec fait partie intégrante de cette scène francophone même si on a tendance à ne pas le citer, alors qu’il regorge de nouveaux ou plus anciens artistes qui méritent le détour.

FREEJEUNELOUP

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