Injury Reserve, trajectoire d’une tragédie

Si on demande dans la rue à quelqu’un de citer un rappeur originaire d’Arizona, qui saura nous répondre ? En effet, cet État voisin de la Californie est très peu connu pour sa scène hip-hop qui reste dans l’ensemble assez confidentielle. Même à Phoenix, sa capitale, il ne se dégage pas de couleur musicale particulière en termes de rap. Ce manque d’influence locale, c’est précisément ce qui a permis au trio Injury Reserve de proposer une recette inédite, entre rap traditionnel et vision futuristique.

Injury Reserve, c’est la fusion de deux rappeurs (Stepa J. Groggs et Ritchie with a T) ainsi que de leur producteur (Parker Corey). Ritchie & Parker se rencontrent au lycée, alors qu’ils n’ont aucune expérience dans la musique. Ils font leur premiers coups d’essai et se rapprochent de Stepa, plus âgé et déjà rappeur. En 2013 et 2014, ils enregistrent deux projets qui ne connaissent pas de sortie officielle. C’est avec Live From the Dentist Office, première véritable mixtape du groupe sortie en 2015, qu’ils commencent à se faire un nom dans l’underground. Un projet assemblé avec les moyens du bord, dont le titre lui vient du cabinet de dentiste dans lequel le groupe enregistre. 

Bien qu’ils en soient à leurs débuts, le trio se démarque de la compétition. Alors que les groupes ne sont plus vraiment au goût du jour, Injury Reserve rappelle la grande époque de groupe tels que A Tribe Called Quest et De La Soul. L’héritage jazz-rap transparaît grandement dans ce premier projet, ce qui ne l’empêche pas d’être très moderne, notamment grâce aux travaux de Parker Corey. La production occupe une place prépondérante dans le travail du groupe : les samples sont découpés de manière peu orthodoxe, les basses sont denses, chaque instru est racée et permet au deux rappeurs de briller.

Côté rap, le groupe n’est pas en reste non plus. Ritchie et Stepa sont complémentaires, dans leur voix comme dans leur énergie. Bien qu’ils ne soient pas les emcees les plus techniques qui soient, ils débordent de personnalité, d’humour et de charisme. Se rajoute à cela des lines mémorables et une vraie science des refrains, qui rend chaque morceau très identifiable. 

Leur blue-collar rap, souvent drôle mais aussi très personnel rappelle les premiers albums de Kanye West et Little Brother. Sur bon nombre morceaux, les deux rappeurs portent un regard cru sur eux-mêmes, notamment Stepa qui se livre sur sa dépression et son alcoolisme.

Last five years, Dr. Cuevo’s been my therapist
So damn drunk, I can’t drive to the lab
And they cutting hours at work, so I can’t afford a cab
But I can cop another bottle, right?

Injury Reserve – Falling

On entrevoit déjà dans cette mixtape la versatilité qui caractérise le groupe. Le trio ne se cantonne pas à un boom-bap 2.0 et excelle tout autant sur l’agressif Everybody Knows que sur le mélancolique et expérimental ttktv.

Injury Reserve bat le fer tant qu’il est chaud et sort la mixtape FLOSS en 2016. Bien qu’il paraît seulement un an après Live From The Dentist Office, les deux projets sont très différents. Le groupe refuse de porter l’étiquette jazz-rap qui lui avait été attribuée après leur première sortie. Ainsi, on retrouve beaucoup de morceaux qui rappellent davantage l’énergie de Crunk de Lil Jon que celle de Q-Tip. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le premier couplet de l’intro survoltée Oh shit!!! s’ouvre sur ces lignes : 

I say this ain’t jazz-rap, this that, this that spazz-rap
This that raised-by-the-internet, ain’t-had-no-dad rap
Yo, I’m good—don’t pass that, hit me on my Snapchat
You might have to back-back, ’cause your shit is mad-wack

Injury Reserve – Oh Shit !!!

Le projet est un tour de force qui fait passer un cap au groupe en terme de notoriété. Avec FLOSS, l’intention du groupe est claire : proposer un rap à la fois accessible et innovant, de quoi mettre l’ambiance sans pour autant rentrer dans des codes prédéfinis.

Les refrains, qui étaient déjà remarquables sur le précédent opus du groupe, élèvent cette fois-ci les morceaux au niveau de véritables hits. Les extravagants Oh Shit!!!, All This Money ou What’s Goodie sont calibrés pour foutre le feu en concert. C’est aussi un step-up au niveau de la production avec un Parker Corey encore plus inspiré et versatile qu’auparavant, qui n’hésite pas à utiliser des sonorités noise et industrial

Le trio se livre encore un peu plus, sur leurs drames familiaux et leur santé mentale chancelante, comme sur Keep On Slippin’ en compagnie de Vic Mensa ou Look Mama I did It, outro triomphante et sentimentale. Projet clé dans sa discographie, FLOSS confirme la place de Injury Reserve parmi les nouveaux groupes les plus fascinants du rap américain.

L’année suivante, le groupe sort Drive It Like It’s Stolen, un EP sombre et minimaliste de très bonne facture dans la lignée de FLOSS. On en retient surtout le magnifique North Pole, l’un des morceaux les plus déchirants du groupe à ce jour. Le EP donne au trio l’occasion de faire sa première tournée en tant que headliner, accompagné par le phénoménal JPEGMAFIA.

C’est en 2019 que Injury Reserve sort son premier album, un disque éponyme paru sur Loma Vista Recordings. En partie grâce aux moyens dégagés par leur signature dans ce label d’envergure, le groupe semble atteindre sa forme finale. Un effort supplémentaire dans le mix lui permet de livrer un album mieux maîtrisé et tout aussi inspiré que ces prédécesseurs.

Entouré d’invités de marque, le groupe pousse les morceaux à concept encore plus loin et se distingue une nouvelle fois du reste de la scène rap. Le trio frappe fort avec des tracks comme le sapologique Jawbreaker avec Rico Nasty et Pro Teens, ou le dément Jailbreak The Tesla en compagnie d’Aminé. JPEGMAFIA, Cakes Da Killa, Freddie Gibbs et D.R.A.M. (aujourd’hui appelé Shelley) offrent également de belles performances qui donnent de la hauteur au disque. 

Cette fois-ci, Stepa et Ritchie font une introspection sans filtre qui passe au crible leur parcours dans la musique, leur vie de famille et leur éternel combat contre la dépression. On découvre même pour la première fois un Injury Reserve romantique, sur le tendre New Hawaii. Une ouverture mise en perspective sur le titre Best Spot In The House, une auto-critique troublante de l’impudeur quant à leur vie personnelle dans leur musique.

Shit was juvenile, like how was I too cowardly to go to your fuckin’ funeral
But still feel like rappin’ about your death was fuckin’ suitable?
Was I true to you, or usin’ you?
Or the unfortunate events to make my songs more moveable
My grief provable?

Injury Reserve – Best Spot in the House

Encore un sans-faute dans le catalogue du groupe, l’album semble marquer la fin d’un cycle pour Injury Reserve et leur attribuer un nouveau statut. Malheureusement, il s’agit probablement de la pièce finale dans la discographie du trio. Le premier juillet 2020 la tragique nouvelle est annoncée : Jordan Groggs aka Stepa, tiers d’Injury Reserve et père de quatre enfants est décédé alors qu’il n’avait que 32 ans.

On ne compte plus les départs prématurés d’artistes prometteurs dans le milieu du rap. C’est forcément particulièrement touchant dans le cas de Stepa, qui était très ouvert quant à son alcoolisme et sa dépression, mais aussi son optimisme et l’amour qu’il portait à sa famille. Bien qu’aucune annonce n’ait été faite quant à une possible suite pour les membres restants, on peut supposer que Injury Reserve s’est éteint avec son membre le plus âgé. En effet, Ritchie avait expliqué avant le décès de son acolyte qu’il ne se sentait pas capable de rapper en solo. On retrouve Stepa de manière posthume sur le morceau Fetus de Aminé, dans lequel il livre un couplet émouvant sur la paternité. 

Fin d’ascension pour le trio originaire d’Arizona, qui laisse derrière lui une discographie impressionnante bien que tristement courte. Injury Reserve, c’est l’histoire de trois potes venus de nulle part, trop grands pour être mis dans une case, qui ont atteint des sommets créatifs à défaut d’avoir connu le succès auxquels ils étaient prédestinés.

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