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Ichon, vers le grand bleu

Photo de l'article : Ichon, vers le grand bleu

Écrit le 21 septembre 2020 par Guillaume dans Portraits

Le 11 septembre, jour de ses trente ans, Ichon a révélé au grand jour son premier album : Pour de vrai. Bien qu’il partage sa date de sortie avec le très attendu opus de Freeze Corleone, il convient de ne pas passer à côté de cette sortie qui cimente la place de Ichon parmi les artistes les plus singuliers de ces dernières années.

Bien qu’il n’ait pas à ce jour le statut de tête d’affiche du rap francophone, cela fait quelques temps que l’artiste originaire de Montreuil fait parler de lui. Au sein du collectif Bon Gamin, qu’il forme avec Loveni et Myth Syzer, ainsi que sur ses projets solos, il s’est imposé comme une valeur sûre d’un rap francophone souvent qualifié d’« alternatif ».

En 2014, il sort son sobre premier projet Cyclique, avant de prendre un virage artistique plus brutal avec son EP #FDP l’année suivante. On retrouvera une ambiance tout aussi sombre sur sa mixtape Il Suffit De Le Faire, qui retrace les états d’âme d’un artiste frustré de se sentir incompris, noyant ses souffrances dans la nuit parisienne et tous les excès qui l’accompagnent. S’en suivent quelques apparitions remarquées sur les projets de ses frères d’arme Loveni & Myth Syzer, mais pas de nouveau projet solo d’Ichon à l’horizon. 

Il aura fallu attendre trois ans pour que Yann Bella Ola aka Ichon fasse son grand retour. Trois ans, ça paraît beaucoup à l’âge du streaming mais après tout Ichon a toujours été hors du système. Son premier album est le fruit d’une période transitoire où il a complètement revu ses ambitions artistiques. 

Fatigué de cracher sa colère de manière impulsive sur les instrus qui remplissaient sa boîte mail, Yann a eu envie d’aller plus loin dans sa musique. Il s’est mis à prendre des cours de chant, de piano, et a développé une relation artistique fusionnelle avec le multi-instrumentiste PH Trigano, qui a produit la grande majorité des morceaux de l’album.

J’vois l’infini quand j’regarde devant moi
Tout s’illumine tant que j’regarde le sang froid
J’fais d’la musique j’essaie pas de me vendre 
J’ai le temps, j’ai le temps

Ichon – 911

L’objet musical que Ichon vient de nous livrer est en conséquence assez éloigné de ce qu’il nous a présenté jusqu’ici, à tel point qu’il devient difficile de lui coller l’étiquette d’« album rap ». On retrouve le magnétisme qu’on lui connaît, tout comme son écriture, tranchante parfois, délicate par moments, mais toujours percutante et pleine de sincérité. L’album se démarque largement des projets qui l’ont précédé dans sa couleur musicale, au risque de dérouter une partie de son public – à commencer par le chant qui est beaucoup plus mis en avant, jusqu’à prendre le dessus sur le rap. Une prise de risque payante comme en témoignent les très élégants morceaux Elle pleure en hiver et le piano-voix Encore un peu. Yann se permet même des morceaux légers comme l’addictif et ensoleillé Noir ou blanc aux côtés de Loveni (sorte de Relance partie deux) et le très funky Compliqué.

Le Ichon de Pour De Vrai est moins enragé et plus confiant qu’auparavant, lucide quant à lui-même et à la vie qu’il mène, comme l’illustre le très introspectif Miroir, un des moments forts du disque. Malgré ses pensées suicidaires qui le suivent toujours et encore (SOS), Yann parvient à prendre de la hauteur et à surmonter ses pulsions de mort, comme il le confie sur la luxuriante intro de l’album. Comme si la brume se dissipait peu à peu autour de lui, Ichon semble avoir une nouvelle vision de sa vie, de sa position en tant qu’artiste, de ses relations. Moins fataliste, il semble que sa période d’absence ait été source d’évolution autant psychologique que musicale. 

Après tout, le fait que ce premier album sorte le jour de ses trente ans n’est pas anodin. Après des années de vie rapide passées sous l’effet de substances variées et en enchaînant les partenaires sans sourciller, Ichon s’efforce de devenir une meilleure personne. Conscient des fautes commises par le passé, il ne veut pas les répéter à défaut de les réparer. Ainsi, il délaisse sa chrysalide de jeune électron libre pour la sagesse de la trentaine. Cette évolution, il l’illustre dans le magnifique clip de 911, dans lequel il s’évertue à se rapprocher du bleu, synonyme de sérénité, de sagesse, et à se séparer du rouge, symbole de passion, de danger.

Les relations amoureuses sont au cœur de l’album. Les allusions au sexe très crues auxquelles il nous avait habitué ont laissé la place à de véritables balades d’amour, belles et souvent tragiques. Sur de nombreux morceaux, Ichon retire le costume du rappeur hardcore et se met à nu quant à sa peur de l’engagement, la douleur qu’il inflige aux femmes qu’il fréquente et celle qu’il ressent lui-même. Plusieurs fois, il semble que l’amour lui glisse entre les doigts. Bien qu’il s’efforce à croire qu’il reste quelque chose à sauver, il finit par se faire une raison dans Pas Facile, outro défaitiste de l’album.

Selon moi, l’album aurait pu gagner à être un légèrement plus court, étant donné que quelques morceaux se ressemblent dans l’esthétique et dans les thèmes. Cela n’empêche pas Pour De Vrai d’être une véritable réussite, une proposition artistique sans concession qui force le respect. Son osmose avec PH Trigano a permis à Ichon de se dépasser et de s’aventurer sur de nouveaux terrains musicaux, tout en conservant son identité très marquée. Avec cet album, Ichon touche enfin au bleu après lequel il court depuis des années.

Bon Gamin dans le sang, dans les veines.

Michael Schumacher

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