Lil Euphon : Ego, Rire & Médication

Ephémère troll de Soundcloud ou l’écho cynique de la génération Z ? Le grand écart de perception par lequel on peut passer concernant Lil Euphon est justifié par la double facette de son discours autant que de sa musique. Plongeon dans l’univers flottant d’un tout jeune artiste à haut potentiel.

Producteur, lyriciste, interprète et ingé-son, il créé lui-même sa musique. De son propre aveu, il se sent plus à l’aise ainsi, et on l’entend. Originale, variable et assez décalée de ce que peut engendrer le rap français, la musique du Petit Euphon est davantage un mix entre de la trap et de l’electro aux reflets trance qu’un son stéréotypé « planant » comme on en jette par centaines sur le Cloud aujourd’hui.

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Défoncé en haut comme Jésus sur la croix

Lil Euphon – 1+2

Comme une anomalie géniale, Lil Euphon alterne entre l’extraordinaire et le risible. Il fut très jeune influencé par des groupes comme Justice ou Daft Punk (rip), et se lance vers 10 ans sur une démo de FL Studio 6. C’est là sa toute première prise avec la production. Puis lui vient la vague rap quelques temps plus tard. Une vague qu’il a prise notamment avec des artistes comme Nekfeu et Booba dont il déclare avoir pris le goût de l’écriture et de la métaphore. Plus tard, il traverse l’atlantique au contact d’artistes comme Lil Uzi Vert, Young Thug, Future qu’il a reçu pleine face alors même qu’il commençait à se professionnaliser dans le rap.

Récemment, c’est le Drain Gang et son style particulièrement digital et aérien qui l’ont poussé artistiquement. Fonctionnant comme une éponge, il a en effet très vite capté l’énergie et l’esthétique bizarre d’un artiste comme Bladee par exemple, auquel il se réfère volontiers sans entrer dans un total mimétisme. Son attrait pour la trance et l’europop épaississent une musique encore clairement en gestation, mais dont les bases sont suffisamment solides pour accoucher de petits succès.

Verse, un titre « chelou » de son propre aveu, a ainsi capté 25 000 auditeurs du Cloud. Une pépite étrange où tous les ingrédients d’Euphon l’alchimiste se retrouvent pour fournir une solide prestation. La recette en 2 minutes 15 : fin de phrases roulées-il en est friand et l’a clairement récupéré aux américains-, egotrip partout, phases pathétiques et comiques entrecoupées de quelques éclats lexicaux comme « esbrouffeur ». Musicalement, le son est un envoûtement transmis par une cloche perpétuelle et le couinement ponctuel de l’instrumentale. Deux effets apportant à la loufoquerie du morceau, trio gagnant ponctués par l’interprétation énergique et espiègle du jeune rappeur bordelais.

Pourtant, il serait réducteur de classifier Lil Euphon comme une simple bizarrerie, ou un énième artiste rempli de « slime shit », comme beaucoup de randoms du Cloud français depuis 2 ans. Lui-même fait preuve de lucidité quant à cette influence américaine sur sa propre musique.

Je reprends des trucs aux américains, c’est clair. Mais je suis toujours gêné quand t’as des français qui reprennent à 100% leur délire. (…) On a une culture totalement différente, et il ne faut pas l’oublier car on a une ouverture qu’ils n’ont pas étant donné qu’ils sont au top de cette culture.

Cette citation à elle seule montre son acuité et son intelligence dans la lecture du rap. Et plus particulièrement de la scène Soundcloud, dont il adoube le renouveau récent, même s’il tempère.

Limite, si tu as envie d’être connu là-bas, tu prends une instru plug et tu fais du franglais… Mais c’est sûr que tu vois plus de gens surfer sur Soundcloud, côté auditeurs notamment, et ça c’est bien pour le coup. Ça me permet de me faire connaître !

Cette appréhension des choses, à l’écart de la mêlée, fait de lui un artiste particulier et authentique. D’autant qu’au-delà de sa maîtrise mélodique, il a une vraie appétence pour le texte comme dit plus haut.

On tient ainsi des phases plutôt mélancoliques qui posent question sur l’état sa vie. Ou celle de sa génération ? Dans le registre pathétique, on peut notamment citer dans No :

J’ai pas grandi avec mon père, mais j’ai le Margiela sur ma paire.

Désabusé, il déclare dans PMLV  :

Je suis dans le stud et j’écris pas, tu m’envoies des messages, je les lis pas, mon cœur s’use, je le guéris pas.

Triple négation représentative de toute une ambiance, montre de son désintérêt pour lui-même aussi bien que pour les autres. Mais Lil Euphon n’est pas un simple ado dépressif chiant. Pour preuve, les phases sombres comme « Tous les jours on se tue comme les nôtres, le Rick Owens est noir comme les notes » (Comme Les Autres, Mandy House) sont balancées par des phrases total egotrip et super fun tels que « Elle me suce quand je suis sur le PC, j’appelle ça un laptop top top top ! » (Sun Moon Lake, Mandy House) ou les très ridicules « J’reprends le terrain comme si je jouais à Risk » et « Je veux ma villa sur le bassin comme un vendeur d’huîtres » (Dropout).

Ces quelques extraits démontrent la portée déstabilisante de son rap, capable de transporter au moyen d’instrus percutantes ou aériennes, et de textes touchant si bien à l’absurde qu’au dramatique.


S’il a encore à parfaire un style certes intéressant mais encore irrégulier, Lil Euphon a déjà démontré en très peu de temps une aisance considérable. Qu’il parvienne à la justesse nécessaire à ce type de rap, et son étrangeté pourrait bien devenir la norme.

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