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Green Montana, une aurore boréale en Alaska

Photo de l'article : Green Montana, une aurore boréale en Alaska

Écrit le 6 novembre 2020 par Victor dans Chroniques d'album

Green Montana tient son nom en partie de sa passion pour la drogue verte et de l’autre de son ancien groupe, Montana, qu’il partageait avec Chico et Avery, maintenant les deux membres du très bon Cyph3r. C’est aussi le nom d’un Etat du Nord-Ouest des Etats-Unis. Particulièrement vaste, sa température moyenne à l’année est de deux degrés. L’Alaska, encore moins chaud, est l’Etat le plus froid des US. Le rappeur belge est dans son élément au milieu des grands espaces gelés. Lorsqu’il rappe, un mélange de vapeur de condensation et de fumées de joint sort de sa bouche.

L’album pourrait être la bande son d’un épisode de Man vs Wild dans le grand nord. On imagine très bien Bear Grylls ou Mike Horn (VF) traverser la banquise avec du Green Montana dans ses écouteurs. Le rappeur, signé chez 92i, semble avoir activé le mode survie, il s’est transformé en Bear Grillz. Et comme un homme perdu au milieu d’une nature hostile, les sentiments doivent prendre le moins de place possible pour ne pas empiéter sur les instincts primaires. Une partie de lui semble déjà morte, comme le montre la pochette, où l’on voit la moitié de son visage et l’autre n’est qu’un squelette. Cette facette là prend le pas sur lui, peu à peu.

« Je m’en fous, j’ai grandi dans la glace »

Dans le morceau Briquet, pépite publiée en 2018, Green Montana se désolait de perdre « des potos comme des briquets ». C’était aussi le cas dans Maman le sait, où il disait : « Y a tout qui est cheum ici dis-moi comment faire. » Dans Alaska, il s’est fait à son environnement. Il le présente tel qu’il est, froid comme la région du nord-américain. La dureté du blizzard l’a abimé, si bien que sur la pochette, la moitié de son visage n’est plus qu’un effrayant squelette.

Le projet s’ouvre sur l’instru de TROUBLE, qui pourrait très bien être la musique d’un de ces documentaires animaliers qu’on trouve sur Arte. Elle rappelle à certains moments les ultrasons que peut produire une baleine sous l’eau. Ces baleines à bosse peuplent les eaux de l’Alaska.

« J’veux juste faire le tour de la terre »

Sur le projet, des pointures sont présentes comme Loubensky, Dany Synthé ou Benjay, et d’autres noms moins connus mais non moins talentueux. Alaska a été le fruit d’un travail profond. Mike Horn, lorsqu’il part traverser l’Océan Arctique à ski, s’équipe d’un matériel de pointe, le meilleur existant, quitte à créer ses propres duvets. Green a fait pareil avec les prods, mais à la fin, c’est sur lui que repose la réussite du voyage. Et son don pour la mélodie fait glisser ses paroles comme des skis bien fartés (aiguisés) sur la neige. La préparation a duré près de deux ans, comme il l’expliquait au micro de Mehdi Maïzi, qui a d’ailleurs fait découvrir sa musique à Booba. Les négociations de contrats avec le label puis le confinement ont repoussé la sortie d’Alaska. Ils lui ont aussi permis de perfectionner l’album.

Green Montana est apparu aux oreilles des auditeurs de rap au détour d’une phase d’Isha dans Au grand jamais (2018) : « Y a Green Montana dans la gova. » On peut alors se demander s’il était dans le véhicule ou seulement dans les enceintes. La première proposition paraît plausible tant le Wallon ride sur Alaska, répondant à l’appel de la route. Dans J’ROULE, il traverse des immensités enneigées à bord d’une grosse cylindrée type Range Rover, chauffage à fond. Les roues tracent leurs sillons dans la neige entassée sur la route.

« Je peux pas être tombé love de la vie »

Pour PALM ANGELS, l’apogée du projet, il semble avoir opté pour un cheval en guise de monture. L’auteur de la prod envoûtante se nomme Jolly Roger, la version beatmaker de Jolly Jumper. Green Montana arrive comme Lucky Luke, chevauchant l’instru avec un aisance impressionnante. Palm Angels est une marque de luxe, inspirée « du mood américain », comme l’expliquait son créateur Francesco Ragazzi au Figaro. On voit parfaitement le rappeur du 92i, calibré, son pistolet à la ceinture, rockant une de ses parkas faites pour affronter les grands froids et affublé d’un chapeau de cow-boy. Son taff n’est pas de surveiller les vaches mais d’amasser l’argent, peu importe la manière. Comme les chercheurs d’or qui fouillaient jadis les moindres recoins de l’Alaska, plongeaient les mains dans les ruisseaux avec leur tamis à la recherche de pépites dorées. Désabusé, Green n’aime que les billets. Sa génitrice est la seule personne qui a le droit à de l’amour.  

Dans cette froideur, pareille à une lame, il rappelle le maître en la matière. Ça tombe bien car c’est à la fois son producteur et le seul invité du projet : Booba. Lui aussi sévit sur le sol américain mais dans des contrées plus chaudes, en Floride. Il fait une infidélité à sa piscine pour mettre le cap en Alaska avec Green Montana. Dans TOUT GACHER, plus cynique que jamais, l’ex-membre de Lunatic fait état de sa mentalité, souvent douteuse. Il affirme aller « aux putes, comme ça c’est carré. Pas d’Elvis, pas de Roméo, pas de guerre ». Il est triste de penser que les rapports tarifés seraient la seule solution aux agressions sexuelles, mais c’est la vision de Booba, qui s’inscrit totalement dans la lignée de ce que propose Green Montana dans son album.

«Avec ou sans toi je sens même pas la
diff»

Alaska est un voyage froid à en perdre ses doigts et ses orteils. Mais dans ce genre de périple, il arrive parfois des moments d’euphorie, provoqués par un feu de joie ou une fiole de vodka, débouché dans un van abandonné, à la Into the Wild. Dans le voyage de Green Montana, SALE TCHOIN réchauffe partiellement les organismes engourdis. Le morceau, beaucoup plus club que le reste, ne se défausse pas de l’identité de l’auteur. La chaleur ne dégèle pas le cœur du rappeur.

Tout au long d’Alaska, le Belge semble s’en être délesté, ou en tout cas mettre ses appels en sourdine. Comme si ses expéditions, ses contacts avec des températures négatives, lui avaient fait perdre toute sensibilité. Green semble être prêt à enlever la vie sans même hausser un sourcil. Il a des cicatrices, des souvenirs qui lui font dire qu’il faut compter sur peu de gens. Ne pas se fier aux apparences, comme en Alaska, où un magnifique lac gelé peut vite se transformer en tombe de givre. D’où le morceau MEFIANT, où il assure ne jamais tourner le dos, rester sur ses gardes. Peu d’amis pour Green, qu’il compte sur les doigts de ses mains, dans GANJA.

« Je ramène du Gucci Dior à ma mère »

S’il se « couche tard », c’est pour veiller à sa survie. On dort très peu lors d’un voyage dans le froid polaire, un ours pourrait vous dévorer en pleine nuit. Il veille aussi « pour du Dior ». Le luxe fait partie de sa vie, il est omniprésent, quand ses « big diamants » touchent le dos de sa partenaire, dans MEDAILLE, ou qu’il cache son « pistolet dans le Balmain », dans RISQUES. DUCCI 3 reste le morceau où son amour pour les marques chères est le plus présent. Déjà dans Juste un moment (2019), Green se sentait « plutôt pas mal » en Fendi.

S’il faisait un unboxing de son sac Balmain, tel une youtubeuse, on trouverait sûrement de la drogue, son autre essentiel. Dans GANJA, la traversée d’un désert de neige se fait dans l’habitacle d’un Range envahi de fumée de beuh. De quoi aborder plus sereinement les embûches qui peuvent l’attendre sur le voyage (fumez pas au volant les jeunes, c’est dangereux). Ça n’améliore en tout cas pas son élocution. Elle fait l’originalité de Green Montana et joue pour beaucoup dans ses mélodies, mais les paroles sont parfois incompréhensible, comme dans BB PART. 2. Il explique à Mehdi Maïzi avoir travaillé dessus sans pour autant que l’articulation fasse « flag ». Qu’on le comprenne, ça l’importe peu. Qu’on l’aime aussi. Il le dit plusieurs fois et clôt l’album par un « je t’ai déjà dit qu’on préférait être détesté ».

« La vie qu’on mène, putain de phénomène »

Le rappeur aux locks blondes a l’air de vivre en marge, peut-être dans un de ces chalets en Alaska, comme celui où Sylvain Tesson s’est isolé tout un hiver pour écrire Dans les forêts de Sibérie. Dans RISQUES, le rappeur dit entendre des « détonations pour des histoires de drogue ». Les tirs résonnent au loin, ne le concernent pas. Freeze Corleone disait dans Lester : « J’reste loin du rap français comme si j’habite le Montana. » Une coïncidence qui va parfaitement avec l’image de Green, lui qui contemple la ville des hauteurs dans le clip de RISQUES, tout en fumant son blunt. Il détonne par rapport à ce que propose le rap français actuel.


Le rappeur repéré par Isha et Stan a sorti un projet construit, cohérent de bout en bout. L’album ne compte pas de tentatives de tubes. Certains morceaux durent moins de deux minutes, loin des codes imposés par le genre. Green Montana a fait un projet qui lui ressemble. Il a uni ce qu’il avait laissé entrevoir dans ses deux EP précédents, Orange Métallique et Bleu Nuit, des couleurs qui, rassemblées par Green, ont formé une véritable aurore boréale. Il l’entrevoît lui-même dans RÊVES MAGIQUES, autre morceau très important du projet. Un moment pour relâcher la pression, contempler et savourer sa vie d’aujourd’hui. C’est bien son aurore boréale qui scintille dans le ciel de l’Alaska. Car il y a du beau à découvrir partout, même dans la dureté des éléments naturels. Même dans le froid. 

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