JPEGMAFIA, savant fou de la musique

Un savant fou est une personne au comportement obsessionnel et aux méthodes anticonformistes qui malgré son extravagance est à la pointe des connaissances de son domaine. Etant donné le rapport qu’il a avec la musique, cette définition peut s’appliquer à JPEGMAFIA. 

Si je vous dis « rappeur en studio » vous pensez : table de mixage, pc, booth, mousses etc..non ? Et bien oubliez tout ça avec Peggy. Ce dernier préfère créer sa musique nu et accroupi dans sa salle de bain avec pour seule lumière celle de ses appareils : un PC, un micro, un enchevêtrement de fils et d’autres machines plus ou moins farfelues. Quant à la création en tant que telle, l’artiste de Baltimore semble partir du principe que tout ce qui fait du bruit EST musique. Ainsi, outre les méthodes classiques qu’il maîtrise clairement, Peggy va faire des bruits de bouche, crier, taper deux choses entres elles, sampler des jingles, des discours, voire des memes pour faire son art. 

Sa musique est apparentée au “hip-hop industriel”, un sous-genre expérimental, qui va s’approprier et remixer les codes classiques du genre avec d’autres styles. Son processus musical a fortement évolué et mûri pour en arriver à ce point. Comme en témoigne sa longue et atypique expérience musicale mais aussi son goût prononcé pour l’expérimentation créative. Nous avons donc le savant fou, son sinistre laboratoire, ses méthodes, son expertise mais il manque cependant l’obsession. 

JPEGMAFIA crée tout simplement parce qu’avec la musique il peut enfin se faire entendre. Barrington DeVaughn Hendricks est né à New York dans une famille Jamaïcaine à la fin des années 80, c’est au travers de sa musique que l’on note à quel point son environnement est un fort moteur de sa réflexion. Il se décrit lui-même comme quelqu’un qui pense beaucoup mais qui finalement parle peu. Après avoir subi la pauvreté puis le racisme et la discrimination en Alabama (et à l’armée), Peggy, même en tant que jeune artiste émergent s’est longtemps senti bâillonné. C’est pour cela que la musique est devenue une obsession pour lui car elle a pu libérer sa parole. Ainsi, ses réflexions, ses opinions et son agressivité ont pu être relâchés et entendus. Un exemple flagrant de cette libération cathartique par la musique sont ses performances lives où son corps semble être possédé. Il ne chante pas mais il crie ses chansons ; le tout en étant son propre DJ. En créant sa musique, Barrington peut enfin nous livrer le fond de sa pensée sur les sujets qui lui tiennent à cœur. 

PRO BLACK

Le rappeur condamne gravement toute forme de racisme contre les Noirs aux Etats-Unis. Il est fondamentalement pro-black et cela se ressent dans toute sa discographie. Dans ses premiers shows, on pouvait le voir arriver sur scène avec le drapeau des États confédérés (symbole des Etats esclavagistes du Sud & du KKK, ndlr) qu’il déchirait et brûlait tout en rappant. Le public n’était généralement pas prévenu par cette prestation, mais le message était clair. Il est d’autant plus clair quand le rappeur va s’attaquer directement aux suprémacistes blancs avec son track 1488 où il mentionne les armes qu’il possède et comment il n’hésitera pas à les utiliser face à eux.

L’artiste critique, peu importe les époques et les milieux, et va ainsi s’attaquer au racisme médiatique. Par exemple, il mentionne notamment la différence de traitement des célébrités blanches comparé aux célébrités noires dans son morceau Black Steve Austin. Ici, il prend l’exemple du catcheur “Stone Cold Steve Austin”, toujours célèbre et en activité malgré les différentes arrestations pour violences domestiques. 

This racism shit is too deep for any philosophy

JPEGMAFIA – try me.

Le ressentiment qu’a Peggy contre ce système sclérosé par le racisme hante sa musique mais est ressenti à différents degrés. D’un côté, à un degré assez aigu avec la volonté de prendre les armes pour combattre le racisme ainsi que l’utilisation dans ses chansons d’enregistrements choquants de violences policières racistes voire d’un policier mourant en service. D’un autre côté, à un degré plus léger avec son usage de l’humour de l’ironie aux dépens des blancs qu’il s’amuse à appeler « crackers ». (terme utilisé pour désigner avec malice ou mépris les Blancs du Sud des Etats-Unis, ndlr)

Avec ses convictions, JPEGMAFIA est un artiste profondément engagé politiquement. En 2016, il fait parler de lui avec son morceau I might vote 4 Donald Trump dans lequel il va s’attaquer au président mais aussi à d’autres personnalités politiques américaines. La même année, il sort son premier album intitulé Black Ben Carson (ancien neurochirurgien américain candidat aux élections américaines en 2016 et aujourd’hui secrétaire d’état de Donald Trump) qu’il traite essentiellement de « noir de maison ». L’artiste rit jaune avec ce type de son au ton encore une fois railleur et cynique où on comprend qu’il se lamente du système politique américain. Son message plein de détresse est ancré dans la réalité qu’il a vécu. Il se sent donc obligé d’en parler car selon lui, le cycle se perpétue encore aujourd’hui. 

https://youtu.be/GlCQwcNCsfA

L’artiste de Baltimore ne va pas épargner les médias et l’industrie de la musique. Il va même lancer des piques à de nombreux artistes notamment Drake dans son morceau Drake era ou encore Cutiepie. Dans ces derniers, il va critiquer la « fragilité » des artistes du milieu du rap qui se plient trop à l’exigence de la masse pour vendre des CD, au profit de maisons de disques à l’éthique douteuse. Il pense que le rap est envahi par des “cultures vulture” qui profitent de la culture afro-américaine. Il va ainsi viser avec le son Digital Blackface les hipsters du média Complex. Peggy est un artiste indépendant qui ne souhaite plus être bâillonné, il refuse de se plier aux codes de l’industrie. Un exemple de cette attitude est de lâcher ses sons dès qu’ils sont finis et de son propre gré, il souhaite juste que sa musique et son message soient disponibles pour son public pour lequel il se sent grandement redevable. 

Quand il parle de son parcours l’artiste dit souvent « I was the n* with only 3 youtube views, with 6 listen on Soundcloud”. Ça a été très dur pour lui de percer d’où cette reconnaissance qu’il a pour son public, ce lien qu’il a avec son audience est selon lui parasité par la toute puissante industrie.

Peggy peut se montrer plus doux et sensible dans certains sons où la source d’inspiration vient majoritairement de ses états-d’âme. Il va nous faire part de son état psychique très fluctuant. On le ressent parfois très confiant dans sons comme ALL CAPS NO SPACE ou BALD où il va se présenter comme un rappeur tout puissant qui ne se plie pas à l’industrie, ni aux racistes et qui revendique son crâne nouvellement rasé. D’autres fois on le sent carrément fragile avec Panic Emoji où il va sampler le son de la douche où il vient d’avoir une crise d’angoisse ou dans Free the frail où il évoquera les traumatismes que lui a laissé l’armée. 

Tous ces sujets sont très importants pour JPEGMAFIA, il est fortement affecté par la société qui l’entoure ainsi que par sa psyché, il a besoin de créer de la musique pour libérer ses pensées sombres, c’est sa folle obsession car c’est sa thérapie. C’est la manière de s’exprimer avec laquelle il est finalement le plus à l’aise ; lui-même l’a dit si un jour ses fans viendraient à tous disparaître il continuerait à créer de la musique avec la même intensité, seul dans son laboratoire.

Merci au photographe Carlo Cavaluzzi pour la photographie.
Instagram : @carlocavaluzzi

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