Le DMV flow, la nouvelle vague ?

A l’heure des bilans de fin d’année, on retiendra probablement l’année 2020 comme étant celle où la drill UK a submergé notre paysage rap national. En parallèle de ce courant qui a tout écrasé sur son passage, un autre mouvement, bien connu des utilisateurs réguliers de SoundCloud, s’est révélé au grand jour ces derniers mois.

Avec l’apparition de rappeurs très atypiques représentant cette nouvelle vague, comme 8ruki ou encore Serane, dont la musique aura déchaîné les passions sur Twitter cette année, nous allons nous intéresser aux origines de ce genre émergeant. Plug Music ? DMV flow ? Est-ce la nouvelle tendance à prévoir pour 2021 ? Décryptage.

Commençons par définir à quoi correspondent les initiales DMV. Il s’agit tout simplement de l’acronyme de 3 états américains situés sur la côte Est, le D étant pour District of Columbia (DC), le M pour Maryland et le V pour Virginia.

Ainsi, sans surprise, le DMV flow est une manière de rapper provenant de cette zone géographique, développée par des rappeurs issus de ces états. Facilement identifiable, le DMV flow consiste à rapper de manière assez particulière. Tout d’abord, le débit de parole est souvent élevé, le ton est généralement monotone sur l’ensemble de la phase à l’exception du dernier mot que le rappeur peut décider d’accentuer. L’enchaînement rapide des phases permet de créer une continuité, et certains rappeurs accentuent ce procédé en utilisant « l’overlap », c’est à dire en superposant la fin d’une phase avec le début de la suivante. Le DMV s’inscrit dans le mouvement trap et se distingue uniquement grâce aux spécificités citées ci-dessus.

Le DMV flow peut déstabiliser un auditeur peu habitué à ce type de placement, car celui-ci peut penser que le rappeur n’est pas dans les temps. En réalité, la pratique du DMV demande une maîtrise du rythme élevée puisqu’il s’agit de rapper constamment en décalage par rapport au beat, ce qui est très compliqué pour un rappeur ayant l’habitude de poser « traditionnellement », c’est-à-dire dans les temps. Ce flow ne plaira également que très peu aux auditeurs attachés aux schémas de rimes alambiqués, qui trouveront le DMV pauvre dans ce domaine, à raison. En effet, ce genre de placement laisse peu de possibilités au niveau de la structuration d’un morceau, puisque le flow reste constant et relativement monotone.

Au niveau des productions, le flow DMV s’accompagne généralement d’instrumentales trap relativement classiques, où la basse est mise en avant. La place de la mélodie est minime, et se résume souvent à un pattern de quelques notes. Il est même assez fréquent d’entendre des flows DMV sur des productions dites « no melo » (sans mélodie).

Parmi les précurseurs du mouvement, on considère Hoodrich Pablo Juan comme étant l’un des premiers artistes à avoir démocratisé le style DMV avec son titre We Dont Luv Em. Paru en 2017, celui-ci totalise aujourd’hui 26 millions de vues YouTube. Accompagné de son producteur Danny Wolf, qui a réalisé un grand nombre de ses morceaux, il pose les bases du DMV flow. Le morceau obtient un tel succès qu’il sera remixé dans une version sur laquelle on retrouve Gucci Mane.

Parmi les nombreux autres pionniers du DMV, on pourra aussi citer le collectif Drugrixh, devenu Rx, composé de Rx Peso et Rx Hector, Keezah, Lil Dude (qui réalisera d’ailleurs une collaboration aussi surprenante que réussie avec Yung lean), ou encore le rappeur du Maryland Baby 9eno.

A l’exception d’Hoodrich Pablo dont le succès international reste tout de même en demi-teinte, les artistes DMV n’ont pas vraiment réussi à s’exporter. En revanche, on a pu constater que le DMV flow a dépassé les frontières de ces états de l’Est américain et a même été adopté par des têtes d’affiches, avec par exemple le morceau FREE UZI de Lil Uzi Vert, qui a par la suite été accusé d’appropriation culturelle.

En plus de dépasser les frontières des états concernés, le DMV est parvenu chez nous, cela bien aidé par notre scène SoundCloud, toujours à l’affut des dernières nouveautés. En le mélangeant avec d’autres influences, certains rappeurs ont utilisé ce flow afin de créer leur propre empreinte musicale.

Pour 8ruki, qui est sans doute l’un des pionniers du genre en hexagone, faire du DMV en France n’a pas de sens car le nom possède une connotation géographique, ainsi il préférera parler d’ «overlap flow» pour décrire sa manière de rapper, ce qui revient au même dans les faits. 8ruki maîtrise de nombreuses ambiances et le DMV n’est pour lui qu’une corde de plus à son arc, bien qu’il l’utilise à la perfection. Si vous n’êtes pas convaincus, foncez écouter Green Lobby Edition 2luxe, qui est un excellent projet, avant-gardiste, varié et complet.

Serane, lui, mélange plusieurs influences afin de créer ce qu’il dénomme être de la «prise musique», traduction littérale de «plug music», une esthétique qu’on doit en partie à Playboi Carti. On retrouve des productions avec des 808 très «bouncy», des synthétiseurs très doux pour la mélodie et de nombreux ad-libs. Outre un DMV flow très marqué voir un peu forcé, une voix nonchalante et de nombreux anglicismes, Serane parle avec une intonation qui rappelle celle des rappeurs québécois. Il est d’ailleurs important de souligner le rôle important des rappeurs québécois, comme Rowjay ou Jeune Loup dans l’introduction du DMV dans la scène francophone. La proximité entre les États-Unis et le Canada leur permet d’être à l’affut des dernières nouveautés et de les rapatrier dans la sphère du rap francophone. 

On peut aussi évoquer thaHomey, qui maîtrise particulièrement bien ce flow sur ses 2 derniers EP, Astral Gate et Spirit Race, ou encore Dirtyiceboyz qui utilise l’utilise afin de transmettre énormément d’énergie dans ses morceaux.

Pour revenir à la question soulevée dans l’introduction, non, il est peu probable que le DMV génère un engouement similaire à la drill UK, et c’est tant mieux. La UK drill est un mouvement qui a été popularisée très soudainement en France, créant un sentiment d’urgence qui a saisi un grand nombre de rappeurs français, qui ont vu dans son avènement une occasion en or pour se démarquer et/ou de se renouveler. Pour le DMV, qui n’est qu’un flow trap particulier, c’est totalement différent, au point que cette analogie drill/DMV n’ait au final que très peu de sens.

En effet, le DMV existe depuis plus d’un an sur le SoundCloud français, et cette scène a eu le temps et le recul nécessaire pour digérer ce style et le mélanger avec d’autres afin de se différencier du modèle américain. Il suffit de constater la diversité des artistes cités plus haut : la musique de Dirtyiceboyz n’a rien à voir avec celle de Serane, pourtant ils ont tous les deux étés inspirés par la mouvance DMV.


Le rap français a toujours trouvé une partie de son inspiration outre atlantique, pour autant, cela ne lui a été profitable qu’avec un effort d’appropriation. Une simple transposition des codes américains reste souvent figée dans le temps et ne vieillit que rarement bien, les exemples ne manquent pas. C’est pourquoi on peut penser que cette nouvelle scène aux influences riches et variées possède tous les éléments pour s’inscrire dans une démarche durable, DMV ou non, et c’est peut-être elle qui décidera de la direction future de notre rap national.

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