Théia, entre ciel & Terre

S’il est devenu important de se démarquer en 2021, il ne faudrait pas pour autant que cela vienne desservir les propos ou bien même la musique de façon plus générale. Ici, chaque bribe d’élément gravitant autour de So La Lune est finement pensée, magnifiquement bien exécutée et présentée au public, le tout avec une musique plus que réussie. En quelques mois il a su s’imposer au sein de la rédaction (et pas seulement) comme l’un des artistes coup de cœur de cette nouvelle vagues de rappeurs francophones. Maître d’un univers de plus en plus abouti, Théia est une pierre de plus posée sur les fondations d’une discographie déjà extrêmement satisfaisante.



Après Tsuki sorti en juillet dernier, So La Lune revient avec un 5 titres. Plus court, plus froid, plus lunaire. Décidé à embrasser pleinement la prophétie qui le destine à briller, mais aussi son nom de scène. Ce pseudo qui nous prépare à un univers inévitablement sombre et marqué par les allées sinueuses de son vécu. Alors qu’après la sortie de Tsuki nous revenions sur ce qui semblait le caractériser en trois mots ; ascension, fatalisme et mélancolie, avec Théia il était intéressant de se projeter plus loin encore. Penchons nous sur un EP pensé comme le développement d’un cycle lunaire où la nuit est reine et où les peines prennent possession de nos émotions.

Impact entre ciel et terre, naissance de la Lune

Le choix du nom de ce projet n’est pas laissé au hasard et par ailleurs très joliment symbolisé par la cover. Théia est selon une bonne partie des spécialistes en la matière à l’origine de la naissance de la Lune. Embryon de planète qui, il y a près de 4 milliards d’années, serait entrée en collision avec la Terre, son impact aurait alors engendré des débris, débris ayant fini par former le satellite naturel de la Terre, la Lune.

La Lune c’est une saga

So La Lune – Freestyle Théia


Ce projet vient alors marquer la confirmation d’un artiste qui ne cesse de faire monter l’attente autour de lui et de sa musique, jusqu’au point d’impact. L’ouverture du projet va d’ailleurs dans ce sens, ce Coup d’éclat représente la rencontre, entre ciel et terre d’un artiste, de son art et de son milieu. Si Tsuki était une première exposition, Théia marque un commencement plus assumé, dans les thématiques comme dans l’enveloppe globale du projet. C’est ce qu’on retrouve à l’annonce de la tracklist, chaque titre correspondant à une phase de la Lune, de son inexistence à l’intro, jusqu’à sa forme complète sur Podium en fin de projet. De ses ambitions et de ses attentes, l’oseille comme il en parle lui-même, cela devenant accessible à l’arrivée. Ces même phases démontrent une certaine évolution, jusqu’à atteindre une forme parfaite donc, des premières interrogations d’un artistes en pleine formation jusqu’à cette vision du sommet.

Pour le clin d’œil, il est aussi intéressant de souligner que dans la mythologie grecque, Théia représente une nouvelle fois un élément important pour So La Lune. Il s’agit en effet d’une entité Titanide, fille d’Ouranos pour le ciel, Gaïa pour la terre, mais aussi mère de Séléné, représentant la Lune aux côtés d’Hélios pour le Soleil. Point intéressant puisque sur Coup d’éclat, à nouveau, il parle de titans, référençant une nouvelle fois l’œuvre de Hajime Isayama ; « j’contrôle les titans déviants ». Hasard ou réelle référence, cela fonction d’autant plus alors que Théia figure parmi les premiers titans de la mythologie et étant fille de divinités dites primordiales.


Lune City, le destin d’un héros

A la croisée de ses références, de Poudlard au monde des ninjas, So La Lune se présente comme le héros de son parcours, héros de sa ville ; Lune City. A ce titre, cet EP se place comme digne héritier des meilleurs films de super héros dépeignant une origin story. Ce qui façonne notre héros, l’élément déclencheur derrière la prise de conscience de ses responsabilités et ; à nouveau, ses aspirations.

Et ici, La Lune a trouvé son Némésis, la quête d’argent n’a jamais été aussi présente, attendue au détour de chaque phase, de chaque idée développée dans ses textes. Besoin vital et surtout quête perpétuelle visant à panser les plaies de ses fissures de vie. Dans la façon qu’il a de présenter son rapport à la rue, à sa ville, mais aussi aux vices, So La Lune dépeint le quotidien d’un héros street level, à la manière d’un Spider-Man. C’est potentiellement l’une des forces de l’artiste et du personnage, un aspect touchant et très terre à terre. Il est bien plus facile de s’identifier à Spider-Man qu’à Thor pour un enfant, tant tout est fait pour que Peter Parker (et les autres porteurs de la tenue) soit un personnage qu’il serait logique de croiser au dessus de nos têtes en sortant de chez soi. Chez So La Lune c’est relativement similaire, dans l’écriture comme dans le vécu rapporté et partagé avec l’auditeur, on sent une certaine proximité naturellement instaurée. Et quant à la quête d’argent, la nécessité de s’élever, cela s’inscrit autant dans un parcours logique de rappeur que dans le parcours d’une vie qui vient réclamer son dû.


C’est même le propos qu’on retrouve sur le titre Seven Up, celui d’un artiste devant « level up », à la vie maudite, devant rendre les coups. En somme, le rappeur, le héros que le monde attend et destiné à briller sur le podium. Sur Podium justement, il rappelle l’attente autour de lui, l’attente de ce coup d’éclat mais aussi ce qui le motive. L’argent revient, avec la notion de la « faim de sous », mais surtout le fait de ne pas vouloir de la célébrité. Le podium ne l’intéresse pas, devenir le champion de son domaine rime davantage avec prime que starification selon lui et ses valeurs. Par ailleurs, la notion de destin revient alors qu’il exprime un manque de choix, le rap et rien d’autre. Un héros du quotidien donc, poussé par l’envie et nous amenant aussi à questionner la notion de choix et de nécessité.

J’retrouve plus mon chemin
J’écris ça comme un shonen

So La Lune – Podium

La notion du héros ; bien que jamais explicitement assumée, intervient à nouveau lorsqu’il explique lui même écrire comme s’il s’agissait d’un shonen, reprenant dans la rime l’idée du parcours initiatique du héros. Héros devant affronter les coups du destin, les épreuves mais également les différentes batailles auxquelles faire face. Les déceptions, forcément ; celles de sa mère voyant en lui un futur médecin, les traitres qui viennent jalonner les pages de son parcours. C’est bien cet ensemble, l’origine de cette fissure de vie revenant de projet en projet, de titre en titre, qui vient alimenter la mentale d’un artiste visiblement plus motivé encore. A ce titre il est d’ailleurs particulièrement intéressant de souligner qu’il parvient à renouveler la formule ; autant dans l’écriture que dans la musicalité. Le tout après un Tsuki déjà très satisfaisant.


Au cœur d’une nuit froide et polaire

Le tout fonctionne évidemment par les thématiques abordées, par la cohérence et le souci du détail, oui. Mais la forme est essentielle dans la musique de So La Lune, à commencer par sa voix. Cette voix qui tend dans les aiguës, parfois plus rocailleuse, elle est la signature de l’univers de La Lune. La nonchalance qui se dégage de ses flows, mise sur le coup de la drogue, habille davantage l’esthétique qui en ressort. Bien que les paroles puissent parfois sembler floues à la première écoute, cela renforce davantage l’ambiance et l’atmosphère qui se dégage de sa musique. Le titre Podium produit par Kon Queso en est d’ailleurs un très bel exemple.

Et de façon générale, Queso et VRSA DRIP viennent parfaire l’univers dépeint par le rappeur. L’atmosphère plus froide qui se retrouve jusque dans les clips en viendrait presque à dénoter avec Tsuki. Les titres avec Rouge Carmin et Elh Kmer, mais aussi Raptus mettaient en avant des sonorités bien plus chaudes, des rythmiques plus rapides aussi. Sur Théia c’est bel et bien le calme qui prime, le calme d’une nuit sous le règne d’une nuit polaire interminable. Seul Seven Up pourrait être mis à part, mais le tout étant rapidement replacé dans la cohérence du projet par la voix de l’artiste.


Une véritable mythologie semble alors s’axer autour de la musique de So La Lune. Alors que Tsuki représentait la Lune sur un projet plus long, peut être plus varié aussi, avec Théia nous avons affaire à l’origin story du héros de Lune City. On y comprend davantage l’univers riche de l’artiste, mais on a surtout affaire à un projet plus froid. Avec ses déceptions et ses aspirations. Il est particulièrement important de souligner le travail derrière cet EP afin de le rendre à la fois addictif et en même temps aussi différent de Tsuki. Plus tristes que le précédents donc comme j’ai pu le dire, les deux viennent se compléter. Une vision d’artiste sur sa musique et sur son cheminement de carrière dont il ne fait aucun doute qu’elle sera des plus intéressantes à suivre.



Et si La Lune ne peut que briller, ce ne sera certainement pas sans ses acolytes, Rouge Carmin le sidekick semble décider lui aussi à faire de 2021 son année. Après quelques capsules publiées sur Instagram, il vient de balancer aujourd’hui même ; à l’heure où sort cet article, un nouveau titre, Sablier. La patience est ce qui caractérise les artistes qui gravitent dans cette amas stellaire, et tout les feux semblent maintenant au vert pour assister à l’explosion de l’étoile qu’est Rouge Carmin.

Poésie de la douleur pour les exclus | Rap & Psycho
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