Beauseigne, sentiments partagés

Alors que Beauseigne est sorti le 9 octobre dernier et que je l’attendais grandement, il n’a pas retenu mon attention sur le coup. Trop occupé à streamer Kolaf de La Fève & Kosei, je n’ai pas su prêter attention à ce qui allait devenir mon projet favori de l’année 2020. C’est en me perdant sur Youtube un soir de janvier que je tombe sur le Grünt d’or de Zed Yun Pavarotti. Capuché, les mains dans le dos, il s’approche du micro tout en sobriété, et la magie opère. Pas de grandes démonstrations, juste de la simplicité. Une voix, une façon de chanter toute particulière mais surtout un personnage assez sombre qui contraste avec une musique haute en couleurs. Elle chamboule nos émotions, bien que le sens des paroles échappe parfois et provoque des ressentis ambigus car elle est inattendue et pourtant si familière. Partagé entre rap, rock et variété, l’artiste joue avec les codes, tous les codes. Beauseigne est un album hors du temps et ce Grünt d’or m’a permis de prendre part à ce voyage, adoucissant partiellement les maux d’un début d’année 2021 compliqué.

Une recherche intensive de la beauté

Le plus intéressant dans la musique de Zed Yun Pavarotti, c’est cette absolue recherche du beau. Alors, même si c’est un critère totalement subjectif, Zed Yun semble vouloir rendre beau ce qui ne l’est pas de base ou bien ce qui n’est pas considéré comme tel. Dans Beauseigne, le titre éponyme, il aborde la mer dans le refrain, ou bien même Amalfi et les « filles de Palerme ». L’association de ces idées le place dans un beau cadre, avec de belles femmes. Du moins, notre inconscient nous dit que la côte Amalfitaine est belle, tout comme les « filles de Palerme », ce sont les idées que l’on a de ces éléments.

On s’retrouve mes amis bientôt,
J’ai mis la clim’ sur mon p’tit radeau
Vers Amalfi avec des filles d’Palerme
Des éclats de rire et du rouge à lèvre

Beauseigne – Zed Yun Pavarotti

Zed Yun Pavarotti joue beaucoup sur les images et semble vouloir nous transmettre la beauté, qu’elle soit réelle ou fantasmée ; c’est une sorte de fil conducteur de Beauseigne. Chaque titre joue avec cet aspect, ce qui, pour l’auditeur, permet de voyager et de comprendre là où l’artiste veut en venir, même si parfois, le sens des paroles est confus. 

En effet, ce flou planant fait que l’interprétation peut varier d’une écoute à l’autre et c’est aussi ce qui fait la beauté de Beauseigne. On ne comprend pas tout littéralement, mais on est tout de même embarqué. La comparaison avec Paul Eluard peut paraître tirée par les cheveux mais la démarche des artistes se ressemble tellement, qu’elle est inévitable. Certains poèmes de Paul Eluard ne signifient rien si l’on en cherche le sens strict, ils ne sont qu’une suite de mots, sans forcément de rapport. Mais tout comme chez Zed Yun, c’est cette recherche du beau qui anime la création. Le lecteur est donc libre d’interpréter l’œuvre telle qu’il le souhaite

Le vent est à la barre
L’horizon vertical
Verse le ciel dans ta main maladroite

La glace cassée – Paul Eluard

Et j’ai le sourire aux lèvres, le ventre adore la guerre
Mais mon cœur, je ne respire plus
Regarde-moi comme avant, le sceptre et pas l’amant
La peur, c’est la paix qui dure
C’est la vie de rêve (X2)
Celle qui coule le bateau

Merveille – Zed Yun Pavarott

Les vers de La glace cassée auraient très bien pu figurer dans un refrain de Beauseigne et inversement. C’est notamment via sa vision de la musique et du fait d’en faire que ce rapprochement prend du sens : « Je pense qu’il n’y a pas de bonne musique sans 90% d’amusement. (…) Faire de la musique c’est absurde, même les arts de manière générale ce n’est pas quelque chose d’utile sur le plan vivant. Donc si on ne va pas au maximum de cette absurdité, il se passe pas un truc je pense. Ecrire un morceau triste en faisant des jongles avec un ballon c’est très bien » (Zed Yun Pavarotti chez Fanzine).

Cette dernière phrase a beaucoup de résonance dans Beauseigne, en effet, c’est un album globalement très triste mais l’enrobage est tellement teinté de belles couleurs qu’à l’écoute, la tristesse n’est pas le sentiment transmis. On comprend que l’artiste traverse parfois des moments difficiles mais ce qui ressort c’est cet optimisme à toutes épreuves.

Comme promis mon frère on s’ra d’bout demain.
J’casserai d’autre pierre, y’aura d’autres mains

Mon frère – Zed Yun Pavarotti

Cette volonté de toujours positiver va de pair avec celle de vouloir mettre en avant le beau. La cover de l’album va aussi dans ce sens. Très proche de l’art naïf de la fin du 19ème/début du 20ème siècle, la cover de Beauseigne dit beaucoup de la vision de Zed Yun. L’art naïf est un mouvement pictural porté par des artistes qui n’avaient pas de formation académique. Ainsi, ils ont brisé tous les codes de l’époque. Ce sont notamment les couleurs vives, appliquées en aplat de la cover de Beauseigne ainsi que l’absence de réelles perspectives qui rappellent ce mouvement et permettent de faire le rapprochement. En effet, on retrouve presque dans le personnage de Zed Yun présent sur la cover, un personnage dessiné par le Douanier Rousseau, l’un des premiers artistes du mouvement.

La scierie de Bièvres – Henri Rousseau, dit Le Douanier Rousseau.

Le titre Lalaland possède aussi des similitudes avec ces artistes, en termes de réflexion. Zed Yun Pavarotti évoque “son Lalaland” et le rapproche d’un idéal. Le terme, popularisé par le film de Damien Chazelle, fait d’abord référence au monde fantasmé d’Hollywood, cet espèce d’idéal que l’on peut se faire de l’industrie cinématographique. C’est donc devenu une expression pour désigner quelque chose qui serait loin de la réalité. Zed Yun explore donc le thème du rêve et de l’ailleurs, il préfère ne pas se faire de fausses idées, ne pas avoir de “Lalaland”, mais sans rêves, sa vie n’aurait pas de sens. C’est un paradoxe qui met en avant à la fois la beauté et la dureté du rêve. Il donne de l’espoir, mais il risque de ne pas se réaliser et de créer de grandes déceptions.

Encore une fois, c’est peut-être une comparaison maladroite mais il me semble que Zed Yun Pavarotti, tout comme les artistes du Mouvement Naïf, ou bien même Paul Eluard et ses camarades surréalistes, souhaite s’affranchir des cadres. Et si ce n’est pas une volonté, c’est bien un fait. Zed Yun casse les codes comme ont pu le faire le Facteur Cheval et André Breton.

Un projet hors des cadres

S’inspirer de nombreuses influences est un procédé bien connu, notamment dans la création musicale mais les siennes sont assumées. Il s’affiche dès son début de carrière comme un rappeur et pourtant, ce n’est pas le rap qui l’a bercé plus jeune. Si c’était pour lui une porte d’entrée, il vise à toucher un public bien plus large. La frontière entre rap et pop étant de plus en plus poreuse, Zed Yun Pavarotti la fracasse et se présente au grand public avec Beauseigne.

Inspiré, notamment par les Beatles et Oasis, il a toujours voulu parler au plus grand nombre. Alors que sur French Cash, Zed Yun s’adressait à une niche d’auditeur rap, sur Beauseigne il vise le grand public et sa communication autour de l’album le confirme. On a pu le voir passer à Quotidien ou chez Ruquier. Ses ambitions sont grandes mais il garde tout de même une identité qui lui est propre. Aujourd’hui il est plus facile de toucher un maximum de monde en étant rappeur que cela n’a pu l’être auparavant. Mais pour cela, il va devoir adopter certains codes qui sont ceux de la pop. 

Si l’on prend le titre Merveille, qui est grandement mis en valeur par l’artiste, on retrouve une construction et des rimes similaires sur le début des 2 couplets, sans dire la même chose. C’est un procédé grandement utilisé. Prenons l’une des inspirations de l’artiste : Oasis, avec le titre Wonderwall a recours au même procédé. Cela permet à l’auditeur de mieux retenir la chanson, d’être plus concerné et de l’écouter en entier puisqu’il a aimé le 1er couplet et que le 2ème lui ressemble. D’autant plus, autre point commun : les couplets sont très courts et laissent plus de place au refrain et aux ponts. La comparaison entre les deux titres est même plus profonde. La construction est certes similaire, mais les émotions transmises par ces deux chansons sont proches. Ce ne sont pas des titres profondément heureux, le message est optimiste mais pas totalement joyeux, il y a une certaine idée de la tristesse derrière ces titres. A l’écoute, cela se ressent mais le sentiment de liberté prend le dessus, ces morceaux nous donnent l’impression que tout est possible. C’est en ça qu’il casse les codes, que ce soit ceux du rap, de la pop et même les codes linguistiques. Il fait passer la beauté des mots avant toute considération et c’est magnifiquement réussi.

En revanche, cette écriture parfois complexe peut freiner la diffusion de sa musique vers le grand public. Le talent d’Osha, lui permet de passer de sonorités rock avec De larmes ou Amoureuse, à des titres pop et rap. Zed Yun s’est ouvert, certes, mais sa musique reste, malgré sa volonté, adressée à un public averti. On peut finalement transcrire cela comme une façon de ne pas trahir son art en le présentant à un public plus large. Finalement, le projet a été plus écouté que les précédents mais il est difficile de mesurer son impact auprès d’un public non-averti. Le fait qu’il n’ait pas encore de certification ne signifie en rien un échec – d’autant plus que certains titres cumulent plusieurs millions de streams – mais cela permet peut-être d’affirmer que Zed Yun Pavarotti est encore un artiste relativement confidentiel. 

Cette réussite modérée peut aussi s’expliquer par la difficulté de cerner l’ambiance de Beauseigne. C’est du son pour rouler sous un soleil hivernal, le ciel bleu et les bas-côtés couverts de neige. C’est froid et ensoleillé à la fois. C’est cette ambivalence qui donne toute cette saveur à ce projet. Ambivalence que l’on retrouve sur la cover où l’on voit Zed Yun Pavarotti, assis sur une chaise à côté d’une seconde, libre. Le décor est épuré, il y a très peu de détails. Sa posture est révélatrice de certains maux, en effet, sa main droite tient et cache la prothèse de sa main gauche. Cette chaise libre pose aussi des questions. C’est à la fois l’expression de la solitude que l’on ressent dans l’album mais aussi une invitation à venir s’asseoir avec lui, partager sa peine, l’écouter.. Zed Yun Pavarotti ne s’enferme pas dans sa tristesse, il ne se laisse pas ronger par ses démons. Au contraire, il s’ouvre, tant musicalement qu’humainement.

C’est là tout l’enjeu de Beauseigne, réussir à créer des sentiments ambivalents, c’est un projet humain, un projet changeant et le titre est évocateur.

Beauseigne exprime la pitié sympathique

Le piosou, Marius Bailly

C’est un peu le « peuchère » du Forez (« Beauseigne » est issu du Parler Gaga, patois stéphanois) et cela traduit joliment les sentiments ressentis à l’écoute du projet. Il me semble que c’est très lié avec cette vision que l’on peut avoir de la Ville de Saint-Etienne, que l’on y habite ou non. C’est une ville ouvrière uniquement connue pour ses exploits footballistiques et la grande épopée des verts de 1976. Épopée qui se finalise par une défaite en finale de coupe d’Europe, comme un symbole à nouveau pour une ville qui ne brille que rarement. Les verts de 76 font partis des perdants magnifiques que l’on adore en France et finalement que « Beauseigne » soit un terme particulier à la région est assez ironique car cela illustre l’histoire de cette ville qui a toujours été mise en opposition avec Lyon, ville riche et bourgeoise. Historiquement, ces oppositions sont nombreuses et dans la musique, elles se ressentent fortement. J’évoquais Oasis et les Beatles, ces deux groupes proviennent de Manchester et Liverpool, deux villes moroses et ouvrières, deux grandes villes de football et deux villes qui sont historiquement éclipsées par Londres. La comparaison entre Zed Yun et Oasis en devient d’autant plus évidente que leur démarche est la même : rendre beau ce qui ne l’a jamais été pour personne.


Finalement, Beauseigne est un album complexe, à l’image de son auteur, qui nous fait entrer dans son intimité, notamment avec les titres Interlude ou Ta bouche. Il partage tant ses blessures les plus profondes que ses remèdes les plus efficaces, de manière extrêmement sobre et discrète. C’est la réussite de ce projet très personnel qui finalement est en position pour parler à toutes et tous.

Pour conclure je vais emprunter les mots de l’artiste, qui termine sa performance dans le Grünt d’or numéro 5 par un éloquent « Merci Grünt, merci Jean Morel. ». En effet, merci de m’avoir fait replonger dans ce magnifique album qui berce chacune de mes journées depuis le début de l’année 2021 et qui rend un peu plus acceptables, les tracas du quotidien.

J'ai sappé ma plume en Versace
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