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Grünt : attablé pour du rap

Photo de l'article : Grünt : attablé pour du rap

Écrit le 10 juin 2020 par Victor dans Dossiers

Des rappeurs réunis autour d’une table avec des micros, des bières et de quoi fumer. Le concept est simple, mais pourtant si efficace. Des premiers épisodes filmés la nuit, dans les locaux vides de Nova où Jean Morel, un des fondateurs, faisait son stage, jusqu’au Mali ou au Québec, Grünt a réuni de nombreux rappeurs aux styles et aux fortunes diverses. Retour sur les épisodes les plus importants et marquants des 42 que compte la chaîne Youtube de Grünt. 

Grünt 11 (Georgio & Hologram Lo’, Nekfeu, 2-Zer, …) : le récital d’Alpha Wann

Alpha Wann est un excellent rappeur sur album, il l’a prouvé sur UMLA. Mais en freestyle, il n’a plus de limites, toutes les barrières qu’il pourrait rencontrer en studio sont abolies. Kevin Durant, en août 2011, avait pris l’avion spontanément d’Oklahoma City à New-York pour planter 66 points lors d’un match amical, convié par un ami d’enfance. Le néo-joueur des Nets avait totalement pris feu, présent sur le playground dans l’unique but de prendre du plaisir et d’enfiler des trois points sur la tête de ses adversaires. Pour Alpha Wann, c’est la même chose avec le rap.

Sur ce Grünt 11, c’est Georgio qui l’avait invité pour la sortie de son EP Soleil d’hiver. Avant de prendre le micro, à 18:48 du début du freestyle, Alpha avait prévenu : « Il faut que tu notes ce texte. » Au lieu d’annoncer des paniers avant même qu’ils ne transpercent la ficelle, c’est un couplet. S’en suit toute la folie inventive d’Alpha Wann, comme touché par la grâce, la même que celle de KD ce soir d’août. Des références à Star Wars, le surnom que lui ont attribué ses voisins, une phase sur les cordonniers, un tuto pour rouler son joint, pour finir magistralement sur un jeu de mot qui aurait pu flopper dans la bouche d’un autre : « Notes donc les blazes le nom c’est Ard et le prénom c’est Patrick. » Le tout est déballé, ou plutôt emballé tel un cadeau, dans un flow précis et relâché, instinctif. Ça a l’air facile, comme quand le numéro 35 enchaîne les ficelles, mais ça ne l’est pas, loin de là même. Souvent, la comparaison avec les autres joueurs/rappeurs permet de s’en rendre compte. Mais parfois d’autres rappeurs montrent leur talent, ce qui fait de cet épisode l’un des meilleurs.

L’animal y est pour quelque chose. A partir de 3:06, il crache ses phases dans un registre que son blaze décrit plutôt bien. Le visage est rouge, orné de la veine sur le front, car les rimes sortent du fond de la gorge. L’asphyxie est proche mais son cerveau semble s’y être habitué, comme celui d’un plongeur en apnée. Son hygiène de vie semble pourtant en être bien éloignée, lui qui décrit dans son texte un quotidien fait d’alcool et de bédave. Il rappelle alors un Guizmo dans la dimension crue et pure de son rap.

Le casting de cette 11e Grünt est bien fourni, de Nekfeu à Georgio bien sûr en passant par Lomepal ou 2zer. Si ces derniers sont à leur niveau et assurent leurs prestations, ce sont des noms moins connus qui apportent tout le charme de ce freestyle. Pheno Cryx, un des outsiders, fait admirer ses variations de flow à plusieurs reprises. Yassi Yass, « alias le boucher tounsi », lui, n’a qu’un court couplet mais c’est parfois suffisant pour s’imposer dans une Grünt. Backé par une bonne partie de la pièce, 2zer en tête, l’énergie qui émane de son texte fait plaisir à entendre. Même si ça peut donner l’impression d’assister à des private joke, le : « t’es mon bro ou pas ? » qui rend hilare Nekfeu, Framal et les autres, raisonne parfaitement bien. A la table, face à lui, Limsa, qui un peu plus tôt vient de montrer, sept ans avant sa propre Grünt, son sens de la formule : « Je suis un arabe que tu comprends pas donc je suis un arab’strait. »

Grünt 15 (Alpha Wann, Papoose, Deen Burbigo …) : Des profs de rap

Déjà présent sur l’épisode 4, 8 et 11, Alpha Wann avait bien mérité sa propre Grünt, la 15, à l’occasion de la sortie de son premier EP solo, Alph Lauren (2014). Il donne donc le coup d’envoi, et il est loin de se contenter d’un plat du pied. Imaginez que la personne chargée de taper dans le ballon pour le début d’un match fasse un tour du monde suivi d’une retournée acrobatique. Papoose, rappeur new-yorkais, lui fait même l’honneur de sa présence. Un beau symbole puisque L’entourage s’était notamment fait connaître pour un freestyle sur une de ses instrus (Hail Mary). Loin d’être venu pour de la figuration, il honore l’invitation de deux longs couplets tout en technique. Caballero a la lourde tâche d’assurer la transition entre les deux, mais il en faut plus pour impressionner le Bruxellois. Il parle alors de ses rêves, des façons de brasser de l’argent facile dans le rap, tout en égotrip à sa sauce. Il a bien changé aujourd’hui, mais il est certain que Caballero garde encore dans son sac quelques fulgurances imagées.

Grünt, c’est aussi une histoire de timing. Il faut parfois que les étoiles s’alignent pour que la prod qui passe ne fasse qu’une avec le couplet du rappeur. Les astres doivent aimer le rap car ils ont décidé de se mettre en rang pour le quatrième couplet d’Alpha Wann, à 22:30. Doums termine de rapper et c’est là que se lance la prod Pasta Sauce, d’Elaquent. Quelques notes de piano, des nappes jazzy et des voix samplées sur un tempo lent, exactement ce qu’il fallait au Phaal pour sublimer son texte. C’est une leçon de rap à laquelle assistent les jeunes de Panama Bende, dont PLK et Aladin 135. Son esprit guide ses mots, et Alpha Wann semble être lancé sur une route dont même le pilote ne connaît pas la destination. Qu’importe même le véhicule tant que la ride est belle : « J’arrive en VTT, je repars en Piwi neuve. »

Infinit’, qui a hoché la tête tout le long comme le ferait n’importe quel autre auditeur, enchaîne sans sourciller. Sa voix aigüe tranche avec la force tranquille de son compère de Don Dada, mais lexique de la mécanique reste bien présent. « 24 jantes ça me fait que six voitures. » Après le cours de rap, place au cours de maths, mais l’obsession là ce sont bien les chiffres, pas la science. La phase la plus marquante de cet épisode reste le « Nique Pôle Emploi » scandé par un Eff Gee plus flegmatique que jamais.

Grünt 20 (Panama Bende) : Place aux rookies

Les membres de Panama Bende étaient déjà là à plusieurs reprises et cette Grünt leur était entièrement dédiée, sans autre rappeurs, contrairement à d’habitude. C’est PLK qui prend les rênes. La fougue alliée à l’engouement de toute la table donne à son couplet une épaisseur quasi épique. Depuis juillet 2014, le rappeur d’origine polonaise a fait un bon bout de chemin, celui qui a le mieux réussi à transformer l’essai, mais ses camarades de groupe n’étaient pas moins talentueux. A l’époque, on aurait même pu penser qu’Aladin avait le plus de chance de percer. Il poursuit après PLK sur l’instru de 9th wonder, avec sa voix particulière, puis le micro fait le tour de la table, de Zeu, Zeurti à l’époque, en passant par Ormaz, Lesram ou ASF, backés avec force, ce qui fait transpirer de ce freestyle un esprit collectif. Les flows sont calibrés, dans la lignée de leurs grands-frères de L’entourage, et ce Grünt leur donne un bon coup de projecteur.

Grünt 27 (Les Tontons Flingueurs) : Rising star vol. 2

Cet épisode confirme que les freestyles exclusifs à un seul collectif/groupe ont une saveur particulière. La séance est ouverte par un a cappella, ce qui pourrait être rebutant mais Lasco en fait une intro parfaite. Le niveau est encore au-dessus du Grünt Panama Bende car les flows et les rimes sont plus diversifiés. L’entraide, la volonté de faire briller l’autre se fait ressentir. La compétition est aussi bien présente, que ne saurait renier Adam Smith et sa théorie de la main invisible, selon laquelle la concurrence pousserait à toujours mieux faire. Lasco et Lu’cid émergent tout de même. Lors du premier freestyle de ce dernier, à 4:30, il assure la transition d’une prod jazzy à une autre boom-bap, prouesse que peu réussissent sans perdre l’équilibre. Tout au long du freestyle, il fournit des rimes à assonances de tous les côtés. Lasco est dans un registre différent, avec un flow plus rageur. À 13:36 il découpe de sa puissance une prod de Visionaries, pour ensuite réussir lui aussi le changement de prod vers le classique That’s my people d’NTM. Lesram, se saisit après du micro dans son style rue et ciselé. Il reste l’un de ceux qui s’est le plus illustré dans les Grünt, en compagnie de Limsa notamment.

Grünt 35 (Sopico, Limsa, Vesti, …) : Pas que le hasard ni la chance

Pour cet épisode, carte blanche est donnée à Sopico. La direction artistique est travaillée jusqu’au visuel, qui insère des extraits de jeux-vidéos d’arcades, avec des consoles anciennes derrière la table des micros. Sopico, pour la sortie de son album Yë (2018), lance le tout avec un couplet à la guitare, en mode Le hasard ou la chance. Les rappeurs présents sont tous affiliés à la 75e session et au Dojo, le lieu de rassemblement et de record du collectif. Hash24 fait le taff avec sa voix grave et ses textes sombres, comme Vesti et ses rimes bien senties ou encore M le maudit et sa nonchalance très trap. Mais c’est Limsa le patron de ce freestyle, celui qui fait rire tout le monde en se livrant sans détour. Il parle de sa grand-mère, de son quartier, ASB, qu’il trouve « belle comme une voiture de keufs qui lé-bru » et de ses relations avec les femmes, toujours avec une pointe d’humour : « Quand je rangeais ma chambre je savais que j’allais baiser. » Limsa détend l’atmosphère sans que le niveau de rap en pâtisse.

Grünt 42 (Limsa, Zek, Georgio, Lesram,…) : Rendons à Limsa ce qui lui appartient

« 2020 j’ai enfin ma Grünt, 2030 je serai sur Autopsie 12. » A voir si Booba mettra de la lumière sur Limsa dans 10 ans, mais une chose est sûre, il avait bien mérité cet épisode dédié, et il été à la hauteur de l’événement. D’un flow calme, il met d’accord dès sa première phase : « Je fume des chichas comme Zifou, 30 piges je me sens au top comme Zizou. » Limsa concurrence clairement Alpha Wann dans les références venues d’ailleurs. Plus tard, il s/o Marvin des Anges, un véritable exploit. Jamais de phases en l’air, quand ce n’est pas pour faire rire, c’est pour se confier, parler de la peine de prison de son petit-frère et des réactions que ça engendre chez lui. Pour en apprendre encore plus sur Limsa, n’hésitez pas à lire l’article que nous lui avons dédié.
Sur cette Grünt, il est accompagné de Lesram, toujours fidèle au poste pour envoyer ses rimes, de Georgio dans le style propre à lui, de COR, d’ASB aussi, et de Zek, anciennement Zekwé Ramos, qui fait forte impression pour son retour. Un come-back motivé par « ce connard de Limsa d’Aulnay ». Une très bonne chose pour le rap. Il convainc dès son premier couplet, avec un flow à la limite du off-beat mais qui passe parfaitement, on comprend directement que Zek peut apporter quelque chose en plus. Les paroles permettent directement de comprendre qui est Zek, et de s’attacher au personnage du daron casé qui revient rapper après une longue pause.

Mentions spéciales : Des Sages po’ à Jeune LC

C’est bien beau de parler d’Alpha Wann et de Limsa, mais il y a beaucoup d’autres rappeurs dans des Grünt mémorables. Quelques mots pour des prestations importantes pas encore citées. La première, évidemment, a une saveur particulière. On ressent les balbutiements de ce que va devenir Grünt. La présence de Nekfeu et Lomepal, deux têtes d’affiches du rap français, montre à quel point l’équipe avait visé juste. Le style est très boom-bap, de la technique maîtrisée, quelques phases marrantes et de la convivialité, comme les rappeurs le répètent dans cet épisode.

La Grünt 7 aussi est marquant dans son genre, car elle est consacrée aux Sages Poètes de la Rue. A ses débuts, Grünt réunit des rappeurs qui retournent vers les sonorités boom-bap et aux flows techniques du rap français fin des années 90/début 2000. Cette fois, ce sont bien des piliers de cette vibe qui sont là, comme pour valider ce retour aux sources. Melopheelo, Dany Dan et Zoxea ont bien préparé leur coup, entrecoupant leurs couplets de refrains chantés, pour un épisode très plaisant à écouter.

Citer la Grünt 23 était une obligation, ne serait-ce que pour l’intro, avec Jeune LC et Loveni qui découpent la prod de Many Men. En pleine « réalité rap », l’impression de marcher dans Paris avec les baskets du Jeune LC est forte, lorsque Loveni nous fait croire que 50 cent est un Bon Gamin.

La Grünt 26 peut aussi se loger très haut dans le classement, car tout au long de la demi-heure de freestyle, le niveau ne s’abaisse jamais entre Josman, S.Pri Noir, 3010 et Eazy Dew. Le beatmaker fait d’ailleurs très forte impression dès son deuxième couplet, à 6:30. Il est loin de faire pâle figure face aux autres, et l’effet de surprise fait même de lui l’un des meilleurs de cet épisode très rythmé, où on passe de prod boom-bap à west-coast avec aisance.

Les Bruxellois sont passés plusieurs fois pour lâcher leurs phases et leurs postillons (en particules d’or selon Caballero) sur les micros de la Grünt. C’était légitime d’avoir un épisode spéciale BXL pour cet opus 33. Comme généralement en freestyle, que ce soit sur Planète rap ou ailleurs, le plus divertissant, avec les plus folles rimes, a une barbe et porte du Ralph-Lauren. Mais le reste du casting est très solide, que ce soit Senamo, Roméo Elvis, Isha ou Seyté.

La Grünt hors-série 2 tourné au Japon devait être citée dans cet article, juste pour la performance de celui dont on a déjà beaucoup parlé, Alpha Wann. Rimes sorties de nulle part : « montgolfières / mon col fier / au golf hier », et une impro qui paraît préparée tant elle est propre, soignée jusque dans la mise en scène : « J’ai le vice et la vertu, petite pause, canette ouverture (+ le bruit qui va avec) », l’air du Mont Fuji a inspiré le patron de la Grünt.

Enfin, une mention spéciale à tous les épisodes enregistrés à l’étranger. Grünt a réalisé des documentaires pour découvrir la scène rap du Maroc, du Mali et de Côte d’Ivoire. Cette très bonne initiative est accompagnée de freestyle où le niveau est plus qu’élevé. Dans celui d’Abidjan, l’énergie qui se dégage est ressentie depuis l’écran, où qu’il soit écouté. Celui à Bamako montre tout le potentiel musical du Mali. Le freestyle à Casablanca montre encore une fois tout le génie des flows venus du Maroc.

Les freestyles Grünt se centraient principalement autour d’une scène, boom-bap, à ses débuts, puis s’est élargie pour rassembler toute une constellation de rappeurs. Une émission sur Nova et des interviews ont aussi découlé de Grünt, avec toujours la volonté de faire découvrir, de transmettre du rap français. Espérons que ce parti pris dure encore longtemps.

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