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Falcko & The Wire : Plongée musicale au cœur de Baltimore

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Écrit le 14 mai 2020 par Florian7C dans Chroniques d'album

S’il y a bien un élément qui ressort de la carrière de Falcko ; outre l’aspect musical pur, c’est les extraits de films ou de séries disséminés dans sa discographie. Ces œuvres se positionnent toutes dans la lignée des films « de gangsters » et « de mafieux ». Ainsi, chaque projet se place alors au sein d’un univers où on tangue constamment entre fiction et réalité. Les deux se mêlent alors de façon presque symbiotique où le vécu de l’artiste semble se placer au cœur des œuvres qu’il utilise pour imager ses projets. Falcko, personnage à part entière de The Wire ou bien de Scarface ? Témoin oculaire ou co-scénariste ? Et si les nombreux projets qu’il a sortis jusqu’ici étaient à prendre tel des longs storytellings ? Faisons une rétrospective sur la carrière d’un artiste pour lequel la frontière entre Rap et Cinéma n’a jamais été aussi fine.

CONTE DE TESS II : Perdu à Baltimore

Revenons donc en 2012, c’est au sein de Conte de Tess II, premier véritable album de l’artiste, que le rapprochement entre la musique de Falcko et la série culte d’HBO peut se faire. Pour être plus précis, et puisque le cadre paraît être important ici, c’est la saison 1 de The Wire qui semble être le lieu de ce que Falcko a à nous raconter. Pour rappel, The Wire est donc une série se déroulant des les rues de Baltimore où l’agent McNulty et des agents de police cherchent à démanteler un trafic de stupéfiants. La série est d’ailleurs particulièrement intéressante pour son écriture. On ne suit pas uniquement les services de police comme on a l’habitude de voir dans Julie Lescaut ou NCIS. Ici, elle nous place également comme témoins des agissements d’Avon Barskdale, de Stringer Bell et des autres personnages. Il convient à chaque spectateur de choisir à qui il s’identifie mais surtout, chaque pièce du puzzle est essentielle pour saisir la portée de la série. Dans Conte de Tess II, on devine alors rapidement vers quel camp s’est tourné Falcko. Il n’y a qu’à s’attarder un court instant sur le nom du projet ; et par extension de la série de projets Conte de Tess, pour comprendre le postulat que prend l’album. Comme un recueil d’histoires, le projet vient nous raconter le vécu de Falcko, celui qui se mêle tant à la fiction et ici la volonté semble donc clair, c’est à Baltimore qu’il faut se projeter.

Dès l’ouverture du projet cela fonctionne, une énième intro issue de l’audiovisuel, il s’agit cette fois de la fameuse scène du poulet et de l’inventeur des nuggets. La naïveté rapidement rattrapée par la réalité du business et du trafic ouvre alors le champ des possibles pour un projet résolument ancré dans le hood mais aussi très froid. Le froid de la guerre, le froid des conflits et des relations humaines au sein desquelles seul le commerce prend de l’importance. L’artiste le dit lui-même dès le second couplet :

Si le ness-bi avait son film,
je te ferai la B.O.

Prix Nobel – Falcko

C’est sur le choix des mots, le langage adopté au sein du projet qu’il faut se pencher en écoutant cet album. Dès le premier morceau, on y retrouve pêle-mêle la notion de « guerre » rappelant forcément les confrontations entre les différents gangs de Baltimore, le « hood », mais aussi le « tarpé sous le siège » qui nous place au sein du 10ème épisode de la série. En bref, si Falcko conte son vécu, la narration imagée nous incite presque instinctivement à employer nos souvenirs de la série pour mieux saisir les propos de l’artiste.

Pour accentuer le trait qui dessine devant nous la fresque musicale de la série, le morceau Baltimore s’inscrit forcément dans le propos. Par le titre déjà mais également par ce qu’il raconte, on retrouve une fois de plus une référence à la série lorsque Falcko rappe « Si le rain-té a son film on veut pas d’un demi-rôle », mais aussi et surtout lorsqu’il prononce ces mots :

J’aime trop la famille,
je vais finir comme Avon Barksdale à Baltimore.

Baltimore – Falcko

Comme un rappel constant à la rue et aux thématiques qu’il traite ici, et plus généralement sur l’ensemble de sa carrière, il reste lié à l’univers de la série comme Daniel Radcliffe à son rôle de sorcier à lunettes. Et d’ailleurs, ça fonctionne bien mieux. C’est un univers qu’il parvient tout de même à critiquer, il prend du recul sur la situation, sur cette vie et ce qu’elle occasionne. Par exemple, dans le titre A visage découvert III issu du troisième volume de la série Conte de Tess, il l’exprime de façon assez juste : « Le crime ça paye pas ? Bien sûr que ça paye, mais je me retourne même quand on m’appelle pas ». En filigrane tout au long de sa carrière, ce regard objectif sur sa vie, ses habitudes se retrouve forcément dans le projet qui nous intéresse aujourd’hui et c’est avec le morceau Le monde est flingué qu’il ouvre ces questionnements.

Si dans ce qu’il raconte le morceau s’inscrit dans la violence initiée dès le début de l’album, musicalement il constitue une vraie touche de douceur. Plus léger, plus mélodique, il met surtout en évidence la prise de conscience de son auteur. Il nous parle d’envies de grandeur, de prison ferme, de cadavres et de suicides mais aussi d’overdoses chez une junky. Des thématiques telles qu’on pourrait les retrouver dans les questionnement de Wallace. Cette même prise de recul qui se conclut provisoirement avec l’interlude. On y retrouve D’Angelo Barksdale échanger avec Bodie à propos de la façon dont sont traités les clients, des morts et de ce que cela occasionne comme problématique pour le commerce.

Après ce cheminement de pensée torturé, vient alors le titre Ce genre de mec. Sur des notes de piano macabres et des kicks perforant l’abdomen, le morceau prend un sens particulier une fois qu’on a fait le lien à la série. Le premier couplet rappelle étrangement le comportement de D’Angelo mais aussi son positionnement au sein du réseau d’Avon, son oncle. Partagé entre son envie de se détacher de la rue, le rappel constant et le destin qu’on lui connaît, on en viendrait presque à ouvrir Premiere Pro et faire un best-of du personnage avec ce morceau en fond ; tant il semble écrit pour cette raison. Puis comme pour boucler la boucle, le nom de la série est même mentionné lors du second couplet.

La partie instrumentale joue nécessairement un grand rôle dans cette transposition du réel et de la fiction à la musique. Le projet est teinté d’une ambiance sombre, souvent funeste voire pessimiste. En tout cas, on perçoit la sensation d’un homme déterminé à aller jusqu’au bout de ce à quoi il est destiné. C’est la partie compliquée avec Falcko, il est compliqué de trouver avec qui il a pu collaborer ; et ce même en épluchant le livret fourni avec la version physique de l’album. Pour autant on ne peut que souligner la cohérence qu’on retient à la fin du projet. Chaque prod répond à la précédente et s’installe dans un tout à la fois bien pensé mais aussi interdépendant. Si l’agressivité des différents éléments constituant le beat de Cabron fonctionne autant, c’est justement car derrière c’est contrebalancé par No More Drama. Le propos prend encore plus de sens quand on saisit la référence au morceau du même nom de Mary J. Blige et qu’il répond une fois de plus à cette idée de prise de recul sur les dangers au sein de la rue, les guerres de quartiers et des morts qui ne font que se multiplier.

En 2018, dans l’interview qu’il nous accordait, il expliquait justement ceci :

« Je voulais donner une âme à mes projets et que les personnes comprennent mon univers sans que j’ai besoin de parler pendant quatre heures. Rien de mieux que de choisir des passages qui m’ont marqué. Pour moi, un morceau doit dégager quelque chose, s’il n’a pas d’âme il n’est pas bon.
Il faut que l’auditeur sans bouger se retrouve transporté comme si tu lui dessinais le morceau. Lieu, véhicule, temps, personnes, etc. ; comme s’il regardait un film sauf que les images sont dans sa tête et que tu as 4 minutes pour lui décrire l’univers le plus précisément possible. »

Le projet se conclut sur Immortel, comme une porte de sortie obstruée par les vices de la rue. Falcko se retrouve face à une rétrospective, prêt à mourir après avoir « trop vécu ». La trace qu’il aura laissée se veut elle immuable, marchant sur la lune ; ce morceau en guise d’outro sonne comme un « Au revoir » symbolisé par le sample du titre Goodbye de DJ Apparat.

Le constat et l’analyse derrière cet album nous pousse forcément à nous questionner sur les autres projets marquants de la carrière de Falcko. Un sample de The Wire sera à nouveau utilisé en introduction du projet Conte de Tess IV. Par contre, avec Manny c’est au sein de Scarface que l’artiste souhaite nous placer. Ancrer son univers dans ces œuvres de fiction est résolument efficace et on comprend d’autant plus ses inspirations. Son vécu, quant à lui prend alors bien plus de force avec les images qui se dessinent dans notre tête. Si l’une des forces indéniables de Falcko est le maniement du storytelling, l’exercice de style est parfaitement réalisé ici, et cette interprétation peut être une modeste manière de saisir la portée de cet album.

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