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Bekar, reflet de son environnement

Photo de l'article : Bekar, reflet de son environnement

Écrit le 4 novembre 2020 par Antoine Clement dans Chroniques d'album

Fort d’un rapport aux sens particulier, notamment du côté olfactif, Bekar nous offre ici, avec Briques Rouges, un voyage sensoriel des plus immersifs. Sa manière d’aborder les ressentis de deux corps qui se touchent, l’aspect granuleux des briques rouges, l’odeur de papa, son regard tourné vers le ciel par instants nous pousse à penser qu’il s’agit d’un des aspects qui caractérisent son écriture, notamment sur ce deuxième projet. Ses phases et ses souvenirs qu’il amène avec autant de récurrence ne sont par essence pas les plus présentes sur la scène mainstream. C’est pourquoi il nous a semblé intéressant de faire un focus sur ce point pour essayer de comprendre ce que cela peut apporter, si une nouvelle dimension s’ouvre dans l’écoute d’un projet.

Retour sur Briques Rouges, reflet de son environnement.

Près d’un an et demi après la sortie de Boréal, B.E revient avec une nouvelle mixtape, qui se veut plus introspective. Avec un talent d’écriture indéniable, on s’attendait à une plume taillée, précise pour ce nouveau long format. Cependant après avoir enchaîné les 18 morceaux qui le constituent, on se rend compte d’une chose, marquante : Il se démarque par l’utilisation d’un vocabulaire peu commun dans le monde du rap francophone. Là où la plupart des artistes se limitent à l’observation, Bekar repousse cette unique perception en la complétant par l’ouïe, l’olfactif, le toucher, mais aussi par d’autres comme la thermoception.

Pendant un peu plus d’une heure on se retrouve à prendre la place de Bekar, contemplatif, rêvant d’évasion, de partir des 4 murs qui le cloisonnent dans Roubaix. En passant par le parc Barbiaux, ou en longeant la Piscine, il rêve de se retrouver face à l’écume de la mer en Bretagne, dans un pied à terre, région qu’il affectionne tout particulièrement. Cependant avant d’arriver à ce stade, il nous offre un constat, un état des lieux de son enfance et adolescence dans ce secteur, autour des Briques Rouges. Une évolution pas toujours simple à en observer de plus près les textes.

Cette balade sensitive, est un véritable fil rouge qui nous accompagne tout au long du projet. Il est certes implicite, mais apparaît comme évident après plusieurs écoutes attentives. Mais quels ressentis abordent-ils particulièrement ? Dans quel intérêt ?

Et j’connais chaque ruelle, les quartiers, les différents dangers des pôles

Bekar – Briques Rouges

Commençons par poser des bases. Roubaix. Son environnement. Il fait ici état d’un sens de l’orientation développé à force d’évoluer dans les lieux côtoyés. On ressent à de nombreux instants dans ses tracks le fait qu’il parte en balade dans les rues de sa ville, en errant, sans but précis. L’idée ? Se ressourcer, penser à tout et à rien, laisser son esprit divaguer et ses pensées se mélanger, en somme : prendre du temps pour lui-même. Le fait de divaguer lui permet également de rêver, de visualiser ses envies diverses et variées, notamment pour son avenir professionnel, qu’il voit en tant que MC et ce depuis un petit moment. Pour celui qui a fait ses armes avec Mauvais Oeil au lycée, il s’agit de sa destinée. Aussi, parler de sa ville de cette manière nous permet de prendre conscience de l’attachement qu’il a avec chacun de ses recoins, qu’il l’ai voulu ou non.

J’pris pour qu’le soleil parte pas mais, Au final j’rentre un peu mouillé, J’longeais les barres des HLM, J’rêvais des bords de plages d’L.A.

Bekar – Tiekar

La météo capricieuse du Nord (oui ce n’est pas qu’un cliché) est ici évoquée. Cela lui permet de faire un parallèle avec ses envies et la réalité. On commence à distinguer quelque chose, une idée presque perceptible : celle des sens qui permettent de retranscrire ses rêves.

Le soleil qui caresse la peau à Los Angeles, ce n’est pas encore pour tout de suite, nous sommes plus sur un hoodie trempé au détour d’un immeuble à la façade grise pour le moment. On se rend compte au travers des textes de cette mixtape qu’il se retrouve à exprimer ce qu’il perçoit, de ce qui le touche physiquement et des symboliques que l’on peut associer à ça. C’est notamment le cas lorsqu’il parle de l’eau qui coule après une grosse drache comme évoqué plus haut. Il utilisera aussi ce qui touche au météorologique sous un autre aspect, il s’agit des écarts de température, pour lesquels il a développé un attrait particulier. Il rapporte cela à deux saisons en particulier : l’été et l’hiver. L’été ici pourrait être rattaché à l’évasion, la réussite, c’est l’idée qu’une majorité se fait, de pouvoir siroter son mojito les pieds dans le sable aux Seychelles, tandis que l’hiver lui rappellerait Roubaix, lieu où il a grandi et où donc des histoires se sont passées desquelles il aimerait peut-être se défaire.

Des bleus sous les gros pulls en laine qu’on porte en hiver

Bekar – Briques Rouges

En chemise ouverte, j’vais faire un tour, il fait bon dans l’tiequar

Bekar – B.E.

Ses sens et ressentis ont pu être amenés d’une façon ou d’une autre par d’autres artistes que ce soit pour décrire le bas du block ou au détour d’une zumba bien maîtrisée où le soleil qui cogne est une évidence. Rare sont ceux qui poussent le détail jusqu’à ce point, mais Bekar va encore plus loin dans l’entonnoir. Il utilise un sens sous-exploité : l’odorat. C’est l’un des sens qui le touche le plus. Mais au lieu de simplement l’utiliser pour donner plus de texture à une ligne comme pourrait le faire PNL, on se rend compte que lui l’utilise en passant par l’effet “madeleine de proust”,qui consiste à dire que certaines effluves rappellent de nombreux souvenirs pouvant alors le toucher profondément. Ces scènes, qui reviennent inconsciemment, peuvent être positives ou négatives.

Si l’on s’attarde sur une phase en particulier qui mélange bien plusieurs aspects du projet on se rend compte assez facilement de la dimension que cela peut prendre.

Marqué par l’odeur de papa, j’suis sur les épaules de papa, pourtant j’avais peur de papa

Bekar – Hal & Malcolm

Ici cela semble lui faire se remémorer un instant important de son existence. Craintif à la base, anxieux et angoissé de façon régulière, il se retrouve ici en mauvaise posture quand l’odeur de son père refait surface. Il le dit lui-même, il ne souhaite plus respirer quand tout cela devient des souvenirs. Il semble avoir une relation complexe avec son géniteur, il ira même jusqu’à y dédier un morceau Hal & Malcolm. La série Malcolm, devant laquelle il a certainement passé de nombreuses heures dans son enfance, est une proposition dans laquelle il se reconnaît. Le petit jeune turbulent qui souhaite decouvrir tout ce qui peut lui passer par la main, qui doit faire face à des situations pas toujours simple avec un père au grand coeur, parfois maladroit, qui a du mal à dire non mais qui à ses moments de tristesse et ses travers.

Par de nombreux moyens et certains aspects de ses lyrics, il arrive à nous mettre à sa place, le temps de quelques instants. Que ce soit au niveau familial ou sur ce qui l’entoure on distingue une facilité à allier sens et images pour renforcer et donner du volume à ce qu’il souhaite nous partager. C’est peu commun, et ici, ça donne une vraie plus value à l’ensemble de la mixtape et rien que par cet aspect, ça vaut le coup d’y jeter une oreille.

Son projet est une expérience, une belle proposition qui ouvre bien cette saison 2020 / 2021. On observe une belle progression, que ce soit dans le choix des prods (s/o à Lucci avec qui on retrouve une certaine cohésion), ou au niveau des flows, toujours plus variés et entretenus, donnant alors plus d’ampleur à des textes structurés, riches et construits avec précision. Prenant une direction plus marquée, où le rap domine, il démontre sa volonté de raconter une histoire, bien écrite et bien amenée. Les yeux vers le monde, Bekar continue de rêver et nous délivre une fois de plus, un projet intéressant en ce début de saison. 

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