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BEN plg, issu de la France du milieu

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Écrit le 28 septembre 2020 par Florian7C dans Chroniques d'album

Il y a peu j’échangeais avec un autre rédacteur de l’équipe sur ce qui justifiait mon amour pour le rap. J’en étais rapidement arrivé à la conclusion que cet amour pouvait se résumer en une ph(r)ase, ça vient évidemment de Nessbeal et cela conclut l’Intro de la Mélodie des briques :

Et on crève comme on a vécu, la poésie d’la douleur pour les exclus

Nessbeal – Intro

Tout au long de mon parcours d’auditeur, les projets se rapprochant de cette idée m’ont toujours plus parlé que d’autres. Si cela ne suffit pas toujours à faire un bon album, c’est souvent fait au détriment de la musicalité. Ce détail suffit néanmoins à attiser ma curiosité et à séduire mes oreilles. L’album dont on parle aujourd’hui s’inscrit fortement dans cette idée, celle d’une souffrance presque héréditaire sur le plan social. Il traduit également un amour de cette musique et constitue au final un projet plus que solide. Parlons donc du premier album de BEN plg ; Dans nos yeux.

BEN plg (« plg » étant l’acronyme de « Pour la gloire », également le titre d’un EP balancé en début d’année) est un rappeur originaire de Lille, mais pas que. Il explique lors d’un entretien avec nos confrères de chez Keskia ! qu’il est également passé par d’autres villes comme Dunkerque, Metz, ou encore Nantes. Des villes moyennes, grandes pour certaines mais toujours en marge de la capitale et donc assimilable à la « province ». Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que la province est souvent assimilée à une France plus profonde, et cela se ressent pleinement dans sa musique. Il le dit lui-même dans le morceau Ton âme, « Enfant d’la France du milieu qui connait trop l’goût du LIDL, motivé qu’par la peur du vide ».

Cela se remarque d’emblée avec la pochette de son album au cœur d’un vieux bar PMU, comme on en trouve des milliers dans les différents villages de France. Ce même genre de bar dans lesquels se retrouvent toutes les franges d’une population : des jeunes travailleurs venus prendre un café et leur paquet de Philip Morris jusqu’aux tauliers accros aux courses de chevaux et dont les poumons sont plus encrassés que le pot d’une Clio 2. Cette pochette attire forcément l’œil et synthétise d’une jolie manière ce projet très dense.

J’viens du 59, ici, ça tousse comme si trop d’monoxyde dans l’air

BEN plg – Tramadol

Reflet de l’âme

Dans cette France profonde où les inégalités se creusent, où l’accès à l’emploi en marge des grandes villes n’est pas toujours aisé, BEN plg vient raconter le quotidien des exclus. La solitude s’installe dans cet album comme une crainte réelle ; celle de rester en marge. Il exprime donc forcément son envie de réussir, ce qui est par essence le propos de base du rappeur type mais il l’exprime presque comme si cela lui était dû. Venu prendre ce qui lui revient de droit, les années de misère et de difficultés donnent la sensation qu’il se sent volé. Ce sentiment de revanche sur la vie ne se place pas dans cet album comme étant propre à l’artiste mais davantage à une population, celle des désœuvrés et des marginalisés auxquels il s’identifie.

J’connais des gens, plaisir aux lèvres
Misère sur l’pas d’la porte mais sourire honnête

BEN plg – La nuit

Deux thématiques reviennent grandement dans ce projet, dans un premier temps le rapport constant au regard et à l’image renvoyée. Qu’il s’agisse de son propre reflet ou de ce qu’il trouve dans les yeux de ses interlocuteurs et de ce qu’ils expriment. Dans le titre Mon frérot il dit « J’t’emmènerai rendre visite à ma mère, parcourir les terres qui m’ont forgé, visiter les briques rouges et les fermes. Faut qu’tu croises le regard de mon grand-père ». Produit de son environnement, forgé par ses proches, une des volontés derrière cet album est la transmission, la narration de son histoire. Raconter un peu de sa vie et traduire la misère qu’il croise dans le fond des yeux de cette population. Il en est profondément impacté, presque traumatisé. Et l’une des forces de cet album est justement qu’il ne tombe pas dans l’écueil de la victimisation abusive. Fort de son parcours, il en ressent presque de la fierté et le fait de porter ainsi le poids de son vécu et de celui de sa famille est ce qui le motive à y arriver. C’est justement cette fameuse « peur du vide » qui le pousse à se surpasser. Grâce à cela, le projet gagne même en pertinence puisque la narration d’une extrême sincérité se suffit à elle-même. Cette fierté de la souffrance est ce qui amène à cette volonté d’ascension qui enveloppe le projet du début à la fin.

L’autre thématique récurrente est son rapport aux pâtes, réellement. Les pâtes au beurre comme témoin de la souffrance est l’une des meilleures idées du projet. Soit il s’agit d’une réelle volonté, soit il est réellement traumatisé, en revanche c’est sensiblement l’un des points-clés de cet album. S’il s’agit d’un des aliments les plus universels qui soit, il s’agit également d’une denrée parmi les plus accessibles pour les familles dans le besoin. Cette lassitude quant au goût de celles-ci traduit avant tout une jeunesse compliquée. Il explique lui-même avoir toujours fini son assiette et n’oublie pas la chance qu’il a de pouvoir manger, mais alors les pâtes prennent avant tout le rôle de symbole dans ces écrits ; c’est le symbole de la pauvreté et des fins de mois difficiles.

J’ai trop comparé les prix des paquets d’pâtes
Vu la détresse des petits gens d’un peu trop près

BEN plg – Rien de personnel

L’arrivée de l’ouragan

BEN plg met du temps à mettre en place son univers. Les 12 premiers titres sont ce qu’il faut à l’artiste pour montrer l’étendue de ses capacités. Sans jamais être dans le faussement old school, il fait la liaison entre un rap « d’avant » et un rap tout ce qu’il y a de plus moderne. Il n’hésite pas à saupoudrer sa musique de mélodies entraînantes ou à s’appuyer sur des prods résolument modernes voire même à s’autoriser le chant. A la fin du douzième titre, Fantôme donc, on pense avoir compris là où il souhaitait nous emmener sur cet album lorsqu’il vient balayer tout ça d’un low-kick inattendu.

Le vague sentiment d’entendre Kekra sur les premières phases du titre On y est, accompagné par une prod clairement à contre-courant du reste du projet, surprend avec cette impression de grandeur qui s’en dégage. Seul au bord d’une falaise, BEN détruit ce qu’il a construit et prend surtout le temps de faire le point sur ses fondations. Il se questionne lui-même sur ce qu’il doit retenir de ce passé sur lequel il a mis tant de mots. Son rapport aux autres, à sa sœur, et surtout ; en vociférant de la sorte, on retient surtout son rapport à la colère. On la ressent tout le long du projet, la colère de l’isolement, la colère de la misère, et une incapacité à exprimer ses émotions. Sur ce titre, il craque et dévoile une plus grande part de lui et de son vécu. Il était presque devenu le porte-parole de cette France du milieu mais maintenant il ne s’agit que de lui. Néanmoins, ce qu’il rapporte dans ce titre n’est ni plus ni moins que les conséquences de ce qu’il narre depuis le début du projet.

La peur du changement, le confort de rester dans la situation qu’il connaît, ces idées viennent s’écraser contre les ambitions qu’il développe depuis près de 40 minutes mais sont symptomatiques des populations qu’il dépeint et la jeunesse à laquelle il appartient. Ces années de marginalisation, l’exclusion sociale renforcée par l’isolement géographique amène à cette peur du changement. Les populations sont confortées dans un mode de vie inadapté qui génère à son tour une inadaptation au monde et il devient alors difficile de concevoir le moindre changement. Dans l’introduction, je parlais d’une hérédité de la souffrance et par extension de la misère sociale, c’est d’une certaine manière le propos de ce titre. En criant sa haine comme il le fait et en relâchant ses peines, il extériorise tout un passé mais surtout le poids d’un système abusif.

Il conclut par ailleurs le projet sur une prod électro, ouvrant la porte à un tas de possibilité sur sa musique et surtout sur son propre avenir. Si dans Poussière il disait attendre d’accepter de n’être que lui-même avant de mourir, sur ce dernier titre il accepte enfin sa normalité et cette peur du vide qui vient s’opposer à cette volonté d’agir « pour la gloire ». La gloire ne répondant pas à une quête de célébrité mais davantage au beau geste, celui du désespéré qui dans un énième élan de courage venu des tripes tente un mouvement improbable mais spectaculaire. C’est ce que représente d’ailleurs très bien cet album et ce titre qui ; après On y est, est assimilable à l’ultime tentative d’acceptation de BEN et de ce qu’il a à raconter d’après son vécu. Il dit d’ailleurs « Faut que j’devienne quelqu’un, faut que j’finisse l’album », sans tomber dans le côté « album thérapeutique », il confirme ici ce qui se dessine depuis l’intro saisissante Cœur propre & mains sales. Il s’agit ici d’un cheminement de pensées, la construction de l’album en parallèle de l’acceptation de son passé mais aussi de ses failles.

Avant tout un amoureux de cette musique, il entame notamment cet album en citant Salif ou Niro, les références sont nombreuses et font extrêmement plaisir (S/o le titre J’hésite qui est un bel hommage au morceau du même nom de Salif). Au regard de ses influences il est parvenu à constituer un album majeur de cette fin d’année et ancré dans son parcours d’auditeur.

Sorti mi-septembre, il vient balayer toutes mes écoutes de l’année et représente ce que je recherche lorsque j’écoute du rap et il le fait très bien. C’est un bel album que propose là BEN plg, un album marquant pour lui. Il n’y a qu’à voir l’intérêt grandissant des gens pour sa musique pour comprendre l’ampleur du phénomène dans la sphère rap. Souhaitons-lui de poursuivre ainsi et surtout de pouvoir rajouter du pesto dans ses pâtes.

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